Le cruchon

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

 

Un cruchon de glaise et de feu d’un brun terreux.

Un ustensile pratique, utile et pourtant fragile, qui se trouve chez chaque famille.

Un objet que l’on contemple et que l’on oublie, à peine sorti, déjà remisé dans un placard fermé.

 

Il n’y a pas trente-six manières de trouver sa place sur cette Terre, soit définie et arrêtée, soit à réinventer. Ce cruchon n’a pas à se poser la question : il est pour contenir de l’eau dans son ventre rond. Il satisfait à sa mission de la meilleure des façons, apte et disponible sans crise, ni drame prévisible. Il s’acquitte de ce qui lui est demandé et reprend sa place dans l’obscurité. Il attend ensuite sagement le lendemain ou un jour lointain qu’il soit saisi à pleines mains et trouve sa place au sein d’un repas frugal ou d’un festin magistral. Il participe autant qu’il peut à ces rites, compris ou subis, ne concevant pas autre chose de ce que pourrait être sa vie. Il n’a pas d’états d’âme, pas de rêves immenses ou de psychodrames. Il se pose, on dispose, et tout le monde s’est contenté ce qui vient de se passer.

 

S’agirait-il d’une minuscule existence, d’un hiatus dans un univers intense ?

Doit-on considérer que ce cruchon n’a d’autre mérite que d’exister ?

Est-il même opportun de s’appesantir sur ce destin ?

 

Commençons d’abord par considérer d’où vient cet objet. Issu de terre, d’eau et de feu, il n’est pas si différent de ce qui nous constitue vous ou moi, et offre la possibilité de créer tout ce que l’on veut.

Ensuite, intéressons-nous à ce qu’il peut. Orner ou servir, décorer ou réunir, son rôle et sa fonction s’accordent sans difficulté avec ceux qu’il est censé servir. Il ne se gonfle de nul orgueil de ne pas être celui qui attire l’œil ou se limite à ne jamais franchir de seuil qu’il n’avait pas imaginé, voire anticipé.

Enfin, voyons une bonne fois pour toutes ce qui pourrait laisser un quelconque doute. Il s’agit bien d’un cruchon lambda et pas de celui qui trône dans la cuisine d’un roi. Il ne fait montre d’aucune parure, de nulle dorure à même de le distinguer des milliers d’autres de la contrée. Il est banal, à même de servir d’exemple idéal,

 

pour nous rappeler que, tous autant que nous sommes,  le seul et insupportable handicap qui empêche de nous épanouir en tant qu’Hommes est aussi simple et évident que ce cruchon mis en avant :

 

notre incommensurable vanité,

notre persistance à nous prendre pour des élus désignés,

notre orgueil démesuré.

 

Alors oui, ce cruchon !

Alors oui, ce rappel à la raison !

Alors oui, cette réminiscence de votre mission !

 

Il est incroyable qu’il faille encore, après ces millénaires de tous bords, dire et clamer haut et fort que vous avez tout, mais que vous ne comprenez rien ; que vous êtes pires que des fous, alors que vous avez des trésors dans vos mains ; que tout ce que vous croyez avoir appris n’est qu’un minuscule grain de sable dans l’infini.

 

Mais il est évident que le message ne passe pas.

Mais il est flagrant qu’aucun signe ne vous met en émoi.

Mais il est patent que rien, mais alors rien ne va.

 

Ce n’est pas faire montre de désespoir, mais dire haut et fort qu’il importe de ne pas confondre désirs et devoirs. Ce n’est pas reconnaître un échec dans votre évolution que d’admettre que vous tournez en rond. Ce n’est pas dire qu’il ne reste plus d’issue dans votre avenir que de détailler où sont vos forces et vos failles sans frémir.

Vous êtes pétris de qualités, enthousiastes et plein d’inventivités ; mais vous n’en faites qu’à votre tête, sans vous soucier de votre planète.

Vous êtes d’une grande diversité, multiples et singuliers ; mais vous ne l’entendez que pour mieux vous martyriser.

Vous êtes dans une phase d’éveil, comme sortant d’un grand sommeil ; mais vous ne saisissez pas quelle est l’urgence de vous transformer ici-bas.

 

Il n’y a pas grand-chose de plus à faire pourtant que de considérer ce cruchon, aussi petit et insignifiant et de s’en inspirer pour, sans crier gare, avancer.

Il n’est nul besoin de chercher un dieu ou un saint ; il n’est que d’essayer d’être meilleur chaque matin.

Il n’y a pas à y couper ; c’est maintenant le moment de tout changer,

 

ce que vous êtes et ce que vous faites ;

ce que vous croyez et ce que vous espérez ;

ce que vous attendez et ce que vous voulez.

 

Alors prenez ce cruchon dans vos mains, sentez sa surface rugueuse, son grain. Concentrez-vous sur ce qu’il est, ce qu’il vous apporte et combien il fait montre de plus de sagesse que le moindre d’entre vous, humains. Il occupe une place indispensable, à vous combler autour d’une table, mais il n’y met pas de violence, pas de force, ni d’exigence. Il se contente de servir, sans plus de caprice, ni besoin de rugir. Il exprime par sa constance la légitime puissance d’un objet peut-être, mais au moins de celui qui est là où il doit sans chercher à faire exploser toutes les fenêtres. Il n’en impose pas. Il ne mord, ni n’aboie. Il existe, et c’est déjà cela. Il ne se perd pas dans un miroir de soi. Il ne prétend pas grandir en se battant contre tous et chacun, à chaque fois.

 

Pourquoi est-ce si difficile à comprendre ?

Pourquoi n’écoutez-vous pas ce qu’il y a à entendre ?

Pourquoi persistez-vous à vous étripez, vous pendre ?

 

Il ne vous est pas demandé la Lune. Il ne vous est proposé que d’abandonner vos lubies, une à une, d’oser enfin simplement le calme et la paix, ces piliers de la félicité. Est-ce trop exiger que de vous le proposer, de vous le clamer haut et fort, de vous le répéter

 

que vous êtes vos propres démons,

que tout ce qui vous constitue est bon,

 

qu’il n’y a pas de honte à oublier sa montre et se laisser porter par le temps et l’espace, sans vouloir absolument laisser une trace, sans considérer que l’aune du succès est cette matière doré, ce métal beau et doux qui semble vous rendre fous ?

 

Saisir que la Mort est votre avenir est certes effrayant, mais est la seule manière de vous faire transcender la matière pour redevenir ceux que vous avez tant et tant cherché, à les prier toutes ces années : des anges magnifiés.

Alors offrez-vous cette chance, passez de minuscules à immenses ! Comprenez que votre tête n’est d’aucune utilité, que le centre de la vérité se trouve dans ce corps que vous méprisez : votre cœur, voilà votre allié.

 

Il n’est plus temps à présent de tergiverser, de se prendre pour des géants. Grandir et avancer, voilà la voie toute tracée. Et si viennent d’autres questions, vous rappeler que vous n’êtes ni meilleur, ni pire que ce banal et simple cruchon ; que vos ambitions, vos désirs n’ont pas plus d’importance que cet insignifiant carafon. Prenez alors une nouvelle respiration, écoutez votre cœur et votre âme qui chantent à l’unisson,

 

et souriez, vous êtes dans la bonne direction.

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