La houle

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une ligne dessinée à l’horizon, comme une succession de sommets.

Une couleur d’un bleu profond, mélange de ciel et d’océan pacifié.

Un mouvement autant qu’une immobilité, de si loin et de si près.

 

Elle est posée sur la plage, assise et apaisée. Elle a dans sa main un coquillage, celui qu’elle cherchait. Elle ne le regarde plus, maintenant qu’elle l’a trouvé, à la fois fière de ce trésor déniché et confiante de ne plus l’égarer.

Il faut dire qu’elle l’a parcourue de long en large, cette jetée au sable mordoré, à la fois rassurante et presque illimitée, à la fois le chemin et le labyrinthe où s’égarer. Elle n’a jamais eu peur, vraiment, durant toutes ces années, sauf peut-être cette fois où la mer hurlante s’acharnait à la persécuter. Elle s’est alors sentie toute petite, sans nulle part où se réfugier, perdue dans ce paysage magnifique, mais aussi prison dorée. Elle avait tout pourtant, ce qu’elle souhaitait, le soleil aux rayons ardents et les fonds marins enchantés,

 

mais elle se sentait à la merci du moindre alizée, de sa colère ou de sa bonté,

mais elle trouvait qu’elle avait abouti à un cul de sac paumé,

mais elle s’était dit que la fin était arrivée.

 

Et puis les nuages s’étaient dissipés, et puis les vagues s’étaient calmées, la laissant exsangue et abasourdie de tant de puissance déchaînée, sur cette même plage encore, mais bouleversée.

 

Alors en cette journée, elle contemple l’horizon déployé, sans plus de crainte de ce qui pourrait arriver, en même temps soulagée et confiante d’avoir fait ce qu’il fallait, en dépit des interrogations rampantes et des questions sans arrêt.

 

Elle décide de se lever, de ne pas se laisser aller, ce qu’elle n’a jamais osé d’ailleurs, elle qui a toujours considéré qu’elle n’avait pas droit au bonheur, tant qu’elle ne l’avait pas extirpé, arraché avec les dents en criant de douleur. Elle a changé depuis, un peu, sans y penser, heureuse d’admettre qu’elle n’était pas obligée de hurler à perdre la tête pour obtenir ce qu’elle voulait. Il lui a fallu des rencontres, de nouvelles voies défrichées pour qu’elle reconnaisse que le monde n’était pas son ennemi obstiné, que chaque personne qu’elle croisait n’avait pas qu’une seule idée : la plomber et la regarder tomber.

 

Elle s’étire et sourit, ce qui ne lui était pas arrivé depuis une éternité. Elle tient toujours son coquillage, d’un blanc nacré, strié de petites veines orangées. Elle ne sait pas duquel il s’agit, ce qui la fait s’inquiéter de ne pas être à la hauteur de ce qu’elle aurait aimé. Elle a rêvé tant de choses, d’être tout à la fois mère et aventurier, sur cette terre hospitalière et sur les vagues déchaînées, dans le cœur des forêts aux mystères et sur le pont d’un navire en guerrière. Elle ne sait pas si elle doit le regretter, de ne pas avoir su oser embrasser tout ce que la vie pouvait lui présenter.

Elle secoue la tête, et pousse un soupir prolongé. Elle sait qu’il est temps qu’elle arrive à se pardonner, de n’être pas cet être parfait qui aurait dû tout embrasser, les découvertes et les quêtes, les trésors et les secrets. Elle se dit qu’elle y arrivera un jour, à se contenter des rires et de l’amour de ceux qui l’ont croisée ; qu’elle ne cherchera pas ailleurs ce qu’elle a sous le nez ; qu’elle ne se dira pas qu’elle aurait pu mieux faire ou réessayer.

 

Elle recommence à marcher, mais sans hâte cette fois, juste en se laissant bercer par le bruit du ressac et l’air vif, presque frais. C’est un sentiment étrange qu’il lui faut accepter, celui de se sentir le mélange de deux pays, deux destinées : à la fois citadine et urbaine, et sauvage assumée. Elle n’a jamais su choisir entre ces deux natures, ce qu’elle est et ce qu’elle devrait. D’un côté le monde tel qu’il est et celui qu’elle veut créer, à son image , fort et un peu secret, charmant mais de l’autre, une immensité de secrets, qui ne pourront être découverts que par ceux qui les ont mérités.

Elle observe ce coquillage, sa forme parfaite, son doux toucher. Elle aurait bien voulu être à son image, simple mais d’une perfection insurpassée, parce qu’évidente et jamais altérée. Elle est contente néanmoins de l’avoir trouvé. Elle ne pensait pas qu’elle y arriverait jamais, dans cet amas de cailloux et de sable roux. Elle s’imaginait pliée en deux, sur les genoux, à creuser, à fouir pour le dénicher, cet objet de désir, cette ultime vérité. Elle sait qu’elle aurait très bien pu se contenter de marcher, en évitant les crabes et les rochers, mais elle avait besoin de ce talisman, de cet allié, qu’elle va pouvoir à présent partager. Elle en avait tellement entendu parler, des miracles qu’il allait pouvoir réaliser, du bien qu’il allait diffuser. Il lui avait paru inconvenant de passer à côté et de ne pas tenter à tout le moins d’essayer, non pas de se l’approprier, mais de se laisser apprivoiser, par cette musique lancinante qui semblait la guider et lui dire combien ce joyau pouvait lui apporter, non pas en louis d’or ou en coffre-fort, mais bien au-delà, encore ; lui donner cette richesse qui n’a pas de prix, celle qui aide les autres et ouvre à la vie.

Elle se rappelle encore quand elle l’a découvert sous le tronc d’un arbre mort, couvert de poussière. Elle a cru à une méprise, à quelqu’un qui aurait voulu lui faire une mauvaise surprise, mais elle ne s’est pas arrêtée à ces absurdes préjugés, parce que, contre toute attente, pour la première fois, elle ne savait pas, elle sentait

 

qu’elle avait trouvé là ce qu’il lui fallait,

que ce petit coquillage allait l’emporter par-delà ses rêves éveillés,

que cet insignifiant objet était la clé qui ouvrait cette porte qu’elle avait refermée, celle derrière laquelle elle avait entassé tout ce que son cœur avait à partager, sans compte d’apothicaire, sans plus de rebuffade, de marche en arrière, ce qui la tenait debout et la faisait vibrer, toute entière.

 

Elle s’arrête à nouveau. Elle suit du regard les goélands là-haut. Elle est avec eux, dans ces nuées, au creux des cieux. Elle sent l’air pur et plane dans le bel azur. Elle se laisse porter par les courants ascendants.

 

Elle se met à rire, comme une enfant, de ce rire qui ouvre à la joie, qui n’a d’autre mérite que d’accueillir l’instant présent, ici-bas, ainsi qu’un cadeau que l’on découvre, que l’on voit et qui nous fait soudain comprendre combien il est important d’accueillir toutes ces fois où les plaisirs, les émois sont l’essence de ce qui nous ouvre à soi, à nos émotions profondes et naturelles, pures, régénérantes et belles.

 

Elle redescend sur Terre, l’œil espiègle, empli de lumière. Elle a compris qu’elle n’est pas sur cette plage, collée à la matière, mais qu’elle a entrepris un voyage qui va l’emmener loin derrière, les apparences, les médisances, les pertes de repères ; lui offrir la chance, au contraire, de dépasser ce qu’elle est et d’être à la fois sur ses deux pieds et au cœur de l’Univers.

 

Elle laisse ses yeux se perdre sur l’océan, au rythme de cette houle qui monte et qui descend. Elle n’a pas le vertige, mais doit quand même s’asseoir à nouveau, pour que tout ne se fige et qu’elle ne se mette à pleurer, tellement le monde est beau.

Elle se dit qu’elle a encore du chemin, du travail, mais elle ne doute pas qu’elle a entrepris le bon voyage, le seul et l’unique qui va lui offrir des découvertes magiques, non pas des surprises, mais des évidences, qu’elle est enfin entrée dans la danse et qu’elle a embrassé sa chance, celle qui lui a été donnée, de se transformer et de faire de ses dons, un complet abandon et partage, pour transformer son quotidien à son image,

un bel et grand paysage.

 

Il ne sera alors plus question de plage, ni de coquillage, mais tout simplement de remercier cette île immense qu’est notre existence, qui nous offre et qui nous montre tout ce que nous pouvons, envers et contre nos doutes, nos errances et nos déroutes ; que nous sommes non pas des passagers perdus, mais des guides, des élus, à même d’ouvrir des brèches, des issues dans un quotidien obtus et de rendre à l’Univers ce dont il nous a fait don, dans la matière,

 

son éblouissante Lumière.

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