Le manoir et ses grilles rouillées

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un manoir qui émerge d’une brume poisseuse, dans un marais où depuis longtemps est oublié ce qu’est une vie heureuse.

Un manoir beau pourtant, avec ses larges fenêtres, son escalier de marbre, ses lucarnes parfaites et un indéniable charme.

Un manoir qui a sombré dans le chaos, où tout part à vaut l’eau, avec ses rideaux comme des oripeaux et cette grille d’un sombre vert d’eau.

 

Il fut un temps où tout cela n’était même pas envisagé, où le moindre pas faisait décoller une nuée de fées, où la demeure était l’antre de la joie et du bonheur, où rien n’importait, et encore moins l’heure, dans un endroit qui frémissait d’ardeur, de l’envie de tout expérimenter, du désir de tout tenter, de la folle impulsion née de la passion.

 

Et puis les grilles se sont refermées.

 

Les hôtes n’y ont pas pris garde au début, tout à leurs jeux et leurs entrevues. Ils continuaient à batifoler, enthousiastes et enjoués. Ils ne leur venaient même pas à l’idée que la fin venait de commencer. Ils n’ont pas réalisé que leur petit paradis s’était sur eux cadenassé.

À vrai dire, il leur en importait peu. Il y avait le rire, les jeux ; il restait le plaisir d’être à deux, et surtout l’insouciance légère que l’amour ne pouvait pas conduire à l’enfer.

 

Il a fallu qu’un vent glacé s’invite lors d’une soirée, paisible d’ailleurs, mais où s’est immiscé un serrement de cœur, de ceux qui font mal et distillent le doute, de ne pas être sur le bonne route.

 

Il n’y a personne à blâmer, pas de malédiction, ni de fatalité, mais l’évidence que cela ne pouvait pas durer.

 

Pourtant ils ont continué, à faire comme ci de rien n’était, comme si le monde ne pouvait leur résister, comme si rien ne devait changer.

 

Et puis il y a eu ce second courant d’air, qui a fait valser les tasses, les théières, qui a transformé le salon en un lieu de dévastation.

 

En dépit de cette intrusion, ils ont persisté. Cela ne pouvait pas leur arriver à eux, les symboles de la beauté, les réceptacles de la jouissance, les champions de la danse. Ils se sont accrochés, sans même essayer de ramasser ce qui était tombé. Ils enjambaient les chaises renversées, ils poussaient les morceaux de faïence du pied, ils faisaient les aveugles et les sourds mêlés.

Jusqu’au moment où ils ont trébuché.

Difficile en effet d’éviter un canapé qui a basculé, une table qui s’est brisée, un lustre étalé. Il arrive un moment où la pièce adorée ressemble à une guerre de tranchées.

La chute n’a pas été plaisante, se relever encore moins, pour constater que plus personne ne vous tient la main. Ils avaient beau chercher l’autre, l’appeler de tout leur force, il ne revenait qu’un son creux, comme lorsque l’on frappe un arbre mort dont seule subsiste l’écorce.

Il a fallu se rendre à l’évidence, et dans un ultime sursaut tenter de sauver les apparences. Mais à quoi bon faire bonne figure quand tout ressemble à un convoi qui va s’écraser contre un mur ? Il y a bien sûr les conventions ; surtout, surtout ne pas créer de déception ; surtout, surtout ne pas paraître une cendrillon dont la marâtre vous bat comme une souillon ; surtout, surtout donner le change et faire croire que l’on vit un rêve d’ange.

 

Mais le quotidien ; ce manoir qui ne signifie plus rien ; ces grilles auprès desquelles personne ne vient ; ce silence insupportable ; ce sentiment de vivre avec le Diable.

L’orgueil malgré tout, la volonté de ne rien lâcher du tout ; mais qu’y a-t-il à retenir quand ce qui s’annonce est pire ? Que sauver quand tout est dévasté ? Qui croire même si son reflet disparaît dans le miroir ?

 

Et puis il y a ce manoir, cet écrin à souvenirs, ce berceau à soupirs. Il faut cependant l’admettre, il n’y a plus de vitre à ses fenêtres, sa porte bringuebale et son parquet est poussiéreux, sale. Ce n’est plus un réceptacle, mais bien la preuve d’une débâcle.

 

Alors tenir encore jusqu’à la mort ?

S’acharner à ne pas abdiquer ?

 

Ce n’est pas estimable, c’est pitoyable.

Ce n’est pas exemplaire, c’est regrettable.

 

Ce manoir est vide d’énergie. Il n’y reste plus que des miettes de mépris, ce sentiment étrange qui serre la gorge, qui vous démange et que vous n’arrivez pas à expulser en dépit de vos soubresauts désespérés.

 

Il n’y a pas de honte à l’avouer, au contraire ; acceptez la vérité :

 

C’est terminé.

 

Ce manoir n’est plus pour vous, il ne vaut pas mieux qu’un caillou. Il n’est plus de votre ressort, il servira à d’autres chercheurs d’or. Peut-être qu’eux y découvriront la chance d’aimer jusqu’à la transe ?

Mais ce n’est plus votre problème.

C’est un autre choix, un autre dilemme, mais il ne vous appartient plus. Pour vous, il n’y a plus de chemin qui y mène. Il est temps de repartir sous la voûte étoilée, qui vous servira de guide et de bienfaisant allié, de celui qui vous susurre tout bas :

 

ne t’inquiète pas, je suis là.

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