Les lutteurs qui dansent

Laurent Hellot – 2017 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Ils se font face et ne bougent pas.

Ils sont deux, mais ils pourraient tout aussi bien être dix ou trente-trois.

La volonté et la méfiance dont ils font preuve ne pourra conduire qu’à un combat.

 

Ils se sont rencontrés de la meilleure des manières ; un ciel bleu et un air de fête dans l’air. Musique et foule dense ont accompagné leurs premiers pas de danse, ensemble, rapprochés mais intrigués, regroupés mais impressionnés, par cette collision non souhaitée, par cette découverte inopinée, qu’il y en avait un comme eux, qu’il restait une chance de ne pas finir malheureux.

 

Ils se sont séparés, mais pas longtemps, juste manière de reprendre une posture altière, de dire qu’ils protégeaient leurs arrières, qu’on ne pouvait pas les surprendre ainsi, qu’ils n’étaient pas nés de la dernière pluie.

 

Ils ont ensuite franchi le pas, de spectateur à participant en soi, de bloc de froideur aux premiers émois. Un bonheur intense mais contrôlé, un fond de défiance pour ne pas se laisser aller, une prudence qui pourrait tout gâcher ; la tentation de s’abandonner à la réflexion de ne pas céder.

 

Ils ont persisté, ils ont joué à l’équipe nouvellement fondée ; des moments de grâce, des instants de jouissance fugaces ; des réflexes de gêne aussi, des éclairs de haine, incompris. Il va sans dire que les voir l’un avec l’autre revient à scander : « À qui la faute ? »

 

Et les voilà présent, un pas en arrière, deux pas en avant. Ils progressent cahin-caha, à tirer à heu et à dia. Ils semblent vouloir continuer à avancer, mais font comme ci tout allait s’écrouler. Ils disent vouloir aller de l’avant, mais font comme si tout était joué, fatalement. Ils persistent à croire à leur bonne étoile, tout en laissant leurs yeux sous un voile, gris, triste, ainsi que la fin d’un tour de piste.

 

Si on les observe tous ensemble, ils donnent l’illusion d’avoir peur de se faire prendre, peur de se tromper, peur de se faire empapaouter, peur d’un rien, peur de tout, peur, disons-le à la fin

 

d’un amour fou.

 

C’est touchant, c’est remarquable de voir ces deux costauds avec la trouille de renverser la table, de se prendre les pieds dans le tapis en voulant avoir l’air poli, de faire un geste déplacé en se penchant pour embrasser, bref d’être vu comme des gros benêts, des pieds nickelés.

 

Pourtant, on a envie de leur dire :

 

« Croyez-vous que le confiance va s’installer si vous restés ligotés ?

Et comment dire « Je t’aime » avec le cœur plein de peine ?

De quelle manière être heureux quand on joue au grand ténébreux ? »

 

Il est patent qu’un passif dépressif attife ces deux escogriffes de piques et de griffes.

Il est évident qu’ils n’ont plus rien de spontané à avoir passé leur temps à lutter.

Il est naturel de se croire aussi sexy qu’une poubelle quand les années se sont chargées de vous laminer.

 

Que reste-t-il alors ?

Se croire le plus valeureux des deux, le plus forts et regarder la personne aimée se carapater ? S’imaginer que l’on a évité le pire en refusant de sourire ? Se dire que l’on a sauvé l’avenir en s’enfonçant dans les soupirs, les regrets, les « on ne sait jamais » ?

 

L’arène est un lieu de fantasmes et de crime, où l’on ne perd que ce qu’on l’on imagine, mais où l’on ne gagne qu’un monceau de ruine, à vouloir écraser l’autre, le dominer, le pousser à la faute pour le blesser. Être le champion, celui qui reste debout, avec ses désillusions et l’autre à genou ; quel joie y a-t-il à continuer ce jeu puéril : vaincre l’adversaire, repousser ce démon de l’enfer ? Et surtout, surtout ne pas de rendre compte que tout l’édifice s’écroule, se démonte, est mis à bas parce qu’on refuse d’ouvrir les bras, de tendre cette main qui porte des coups assassins, d’entendre cette musique qui vient, qui n’est pas une fanfare militaire, mais un chant d’espoir et plein de lumière.

 

Alors, continuer cette danse guerrière ou s’autoriser à être porté par l’air ?

Alors, la jouer petits bras ou s’ouvrir à plus grand que soit ?

Alors, la peur, l’angoisse ou la chance de vaincre la solitude qui brasse ?

 

Ces deux lutteurs ont un choix : commencer un nouveau combat ou tomber dans les bras, l’un de l’autre, pour enfin se découvrir apôtre d’un quotidien où plus rien ne compte que de se faire du bien, d’une succession de journées où n’importe que le bonheur de l’être aimé.

 

Le dernier round commencé. Les spectateurs ne veulent pas voir un vainqueur désigné, mais un couple se former.

 

À chacun de décider.

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