L'enfant qui joue

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un enfant accroupi qui s’amuse et qui sourit.

Une femme à ses côtés qui l’encourage et lui montre combien il grandit.

 

Le jeu est simple et gai, dans un après-midi de fin d’été ; un bout de bois, un caillou, et le but de faire une château un peu fou, avec une tour toute droite et une muraille qui épate.

L’enfant s’applique, prend le bout de bois, le tient entre ses doigts, le plante dans le sol, et rigole ! La tour est dressée, évidente et imaginée.

L’enfant saisit cette fois le caillou, le regarde par tous les bouts, hésite, le tourne un peu vite, et soudain sourit : là, sur la tranche, dans le creux, pour ne pas qu’il penche ; et voilà, un mur comme il se doit.

 

La femme applaudit ; jamais personne n’avait fait un château aussi joli ! Elle se penche vers l’enfant et lui décoche un bisou sonnant.

L’enfant rosi, il ne se doutait pas que sa construction lui donnerait droit à un tel parti pris. Il est ravi, il est fier, d’être enfin au centre de la Terre, de son monde, avec ses joues toutes rondes, sa joie de vivre et surtout, surtout, s’il doit recevoir à nouveau d’autres bises.

 

L’enfant se lève d’un trait, saute comme s’il allait s’envoler. Il s’évade vers un bosquet où il court se cacher, les mains devant les yeux bien sûr, invisible et convaincu d’être comme le lézard sur un mur, camouflé avec ses écailles en une armure, qui le dissimule aux autres qui pourraient le trouver.

La femme par exemple, qui s’est approchée, à marche souple et lente, sans se presser. Elle contemple ce petit bonhomme, sa conviction d’être une statue vivante, un parfait expert en camouflage au milieu de tous ces feuillages. Elle tend la main, chatouille d’un doigt au-dessus du bassin de ce petit trésor en culotte courte, qui se trémousse comme une loutre dans le courant d’onde pure d’un ruisseau au milieu de la verdure. Elle recommence dans le cou, à cet endroit tout doux… et le petit homme n’y tient plus ; il éclate d’un rire aigu !

 

« Trouvé ! »

 

Et le jeu peut redémarrer, sur une balançoire, à ouvrir une commode ou tous ses tiroirs, à se croire le roi de la mode et mettre des vêtements bizarres, une robe à paillettes, un chapeau de paille et des lunettes, un éventail… Une vraie fête ! Sans cesse réinventée, sans cesse égaillée d’inventions, de trouvailles, de quoi réjouir la marmaille et lui faire comprendre que grandir, c’est aussi apprendre, mais pas qu’écrire des mots que l’on ne peut pas comprendre ou compter des chiffres en poussant des soupirs ; surtout s’amuser, en réalité, plonger les doigts dans la confiture jusqu’au poignet, lécher le chocolat du gâteau à préparer,

 

bref, faire de l’apprentissage un bonheur illimité.

 

La femme ramasse les jouets, efface les traces sur le parquet, brique un peu le meuble poussiéreux qui en a vu des bambins, tristes ou heureux, en une litanie sans fin de petits êtres en creux, pas encore tout à leur tête, emplis de confiance en eux, heureux de découvrir de quoi la vie est faite, de plaisirs et de jeux. Elle se relâche un peu, enfin. Elle jette un dernier coup d’œil vers le lit d’où monte le refrain de cette mélodie qui a aidé ce petit homme à sombrer sans vergogne dans les rêves et les songes où il puise la sève qui lui donnera l’énergie et la faconde d’investir son avenir et faire en sorte qu’il lui sourit, sans faillir. Elle se dit que la vie est belle, tant qu’elle est faite d’étincelles, de ces parcelles de joie, de ces miroirs où l’on se voit, revivre et partager ces moments qui nous ont fondés. Elle repense à ce temps qui était son enfance, mais où l’adulte n’était pas aussi patient, un peu maton, un peu brute, pressé de voir surgir l’adolescent qui puisse partir et aller travailler aux champs. Elle ne regrette pas de ne pas avoir eu droit, elle, à tous ces miracles, de confiance, d’expériences, où il fallait creuser son chemin à la force des poignets, sans aide, sans encouragements mérités, juste la basique nécessité de gagner de quoi manger.

 

Elle quitte la pièce, éteint la lumière, laisse la porte entrouverte pour que passe un peu d’air et rejoint la terrasse, le jardin.

Elle s’assoit sur le banc, à l’ombre du soleil maintenant brûlant. Elle sait que dans quelques heures, un petit marmot débarquera en sueur en demandant un peu d’eau. D’ici-là, elle a un sursis avant qu’elle ne reprenne son rôle d’aigle ou de moineau, de seigle ou de roseau, d’église ou de maison surprise, tout ce qui jaillira de l’imagination fertile d’un gamin agile.

Elle ferme les yeux, se dit que son rôle est merveilleux ; d’apprendre et de montrer ce qui a été appris, puis oublié, à tous ces enfants que nous sommes tous, petits ou grands, capitaines ou mousses, à la tignasse brune ou rousse. Elle se remémore encore, ces voyages par-delà la mort, où les secrets les mieux gardés se dévoilent avec simplicité, où les différences n’en sont plus, mais l’évidence que tous et toutes se sont connus, avant, après, dans le présent, le futur, le passé, étroitement mélangés, au creuset de notre identité. Elle se dit qu’elle a encore un nombre incroyable d’histoires et de fables à inventer, à raconter, qui ne sont que des vérités, des contes à décrypter, pour grandir, du berceau au linceul, les parures d’une existence qui confine à l’aventure, en une perpétuelle danse pour briser nos armures, nos défenses et découvrir, bien sûr,

 

combien nous sommes immenses.

 

La femme se doute qu’elle n’est qu’au début de la route, de la découverte de trésors dans les soutes d’un gigantesque coffre-fort, celui que nous cadenassons à l’unisson : nos émotions. Alors elle redouble d’enthousiasme et de gaieté, à la perspective de tout libérer, nos joies, nos peines, ce qui fait que nous devons rester vivants, ainsi que des enfants, les seuls qui comprennent combien nous ne formons qu’une chaîne, d’amour et de compassion, pour tout faire de ce monde,

 

le berceau de la résurrection.

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