Trampoline

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Rebondir et sauter, sans cesse, sans arrêt.

Presque planer et voler, mais subir à nouveau la gravité.

Espérer que l’on décolle enfin, puis s’écraser pour recommencer le même refrain.

 

Et pourtant ne pas se résigner ; et pourtant persévérer et persister à s’envoler, parce qu’il s’agit d’une nécessité.

Et la chute arrive encore, à chaque fois.

L’on se relève, énumère ses abattis, ses bras ; on vérifie en l’air qu’il n’y a pas de toit, et l’on est prêt à tenter l’expérience encore une fois.

 

Mais cela finit par lasser, de s’épuiser ainsi à essayer de se débarrasser des poids que l’on a aux pieds, qu’ils soient ou non une réalité, qu’ils sortent d’un abîme profond ou d’un cauchemar éveillé.

 

Alors la tentation latente de tout lâcher, de ne plus remonter la pente et de cesser de rêver, de se persuader que la fatalité est ce qui nous tient lieu de destinée, pour se rouler en boule et pleurer.

 

Et se rendre compte que tout a changé.

Tandis que l’on s’époumonait à culbuter, à tressauter ; que l’on trépignait de ne pas y arriver, que les larmes ne cessaient de couler ; que la hargne nous tenait lieu de vérité ;

 

Ce chant qui se diffusait dans l’air léger.

 

L’on n’y prêtait pas attention bien sûr, trop occupé à se taper la tête contre les murs, à se lamenter de ne plus réussir à surmonter toutes ces épreuves trop dures. L’on était incapable d’entendre ce léger murmure, cette musique à pierre fendre et cette parfaite épure, de ce qui devrait être notre unique priorité : comprendre pourquoi l’on est si obstiné à se pourrir notre réalité.

 

Ah, bien sûr l’on râle, que la leçon est brutale, qu’il est facile d’être décrit en animal, mais pendant que l’on continue à pousser ces cris, ces râles, encore ce chant qui ouvre comme un chenal, qui déblaie tout ce qui nous faisait mal et laisse pénétrer la lumière de manière presque trop frontale.

 

L’on est ainsi bien obligé de sortir de cette posture de soufi, de mettre un terme à ce déni, de considérer en tant que telles les balivernes qui nous causent souci et d’écarquiller les sourcils ;

 

Parce que le jour vient de faire exploser les persiennes qui nous enveloppaient de nuit.

 

L’on regarde alors enfin ce trampoline, ce petit cercle noir et de moleskine. L’on se rend compte qu’il était posé au bord d’un précipice et que si l’on avait continué ce supplice, notre saut tant désiré nous aurait conduit au pied de cette rocher, démantibulé. L’on se penche du haut de cette falaise, pour considérer combien notre vanité était obèse, certes pas cette volonté de persévérer, mais bien cette énergie si mal employée.

 Le vertige nous saisit et la conscience que l’on passait aussi à côté de notre vie, à s’obliger de la sorte à vouloir absolument enfoncer une porte dont l’issue n’était autre qu’une fuite éperdue, un ratage imbu, de notre suffisance, de notre mesquine préséance, de notre complète et totale absence de prescience.

 

L’on se pose d’un coup. L’on considère combien l’on pouvait être pris pour un fou, combien tous les autres qui nous croisaient avaient dû nous croire complètement dérangés, obnubilés par ce choix de tout expérimenter, pour pouvoir simplement

 

Nous en vanter.

 

Le silence est à présent étourdissant devant cette révélation qui dépasse notre petit entendement. Il n’y a plus de chant, plus de rêves fumants, simplement l’écho, ainsi qu’un bourdonnement, de toutes ces fantasmagories qui s’évaporent dans l’instant.

 

Et puis revient cette petite musique, comme une invitation à ouvrir la vitre, de notre appréhension de ce qui pourrait être bon pour nous, non pas ces élucubrations grandioses dont nous ne voyons pas le bout, mais cette toute, toute petite chose : la réponse qui est en nous.

L’on se prend à la considérer, un peu surpris, un peu ahuri, que tout ce temps-là où l’on se forçait à rebondir ainsi qu’un cancrelat sur un navire, l’océan vaste et grandiose nous entourait et nous déployait tous ses charmes en un apothéose.

L’on se met à rougir, d’avoir continué à ce point à vouloir souffrir, tandis que le monde entier nous offrait un autre avenir, différent, enthousiasmant, débordant de présents.

 

Est-ce que l’on ose ? Redevenir un enfant ? Ne plus exiger toutes les choses, mais se contenter de l’instant ?

Est-ce que l’on change de pose ? Non plus le parangon de la sinistrose, mais bien le fou virevoltant ?

Est-ce que l’on cause ? De tout ce qui soudain se dépose, tel un tapis volant, et nous emporte vers le soleil levant ?

 

Ce ne sera plus un rebond qui nous permettra d’atteindre le firmament : mais bien le choix d’être vivant,

 

intensément.

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