Tortueux

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Faire ou ne pas défaire les nœuds.

Éclairer ou préférer les recoins ténébreux.

S’ouvrir au bonheur ou préférer souffrir dans la peur.

 

Il n’y a aucune fatalité à vivre le malheur, les larmes à longueur de journée ; il n’y a que la frayeur de redouter que l’on doive enfin s’abandonner à la confiance, à la sérénité.

Ainsi donc, il serait possible de ne plus être torturé, de vivre l’indicible, la joie partagée, au lieu de trembler à l’invisible, au refoulé, ces pulsions que l’on craint de révéler ?

 

Alors, grandir d’un coup, ou mourir par petits bouts, de médiocrité et de lâcheté ?

Alors, s’ouvrir à tout ou se recroqueviller, en un lamentable ajout à la banalité ?

Alors, découvrir que le monde est à nous, ou se replier dans son petit grenier ?

 

La Vie n’est pas cette facilité, cette évidence que tout nous est donné. Elle est ce combat pour trouver la confiance, et encore plus, la force de la partager. Elle n’est marquée, ni par le sceau de la chance ou de la facilité. Elle offre des possibilités immenses à qui ose les embrasser. Elle donne plus qu’on ne pense, même si l’on a peine à l’accepter ; elle est une joie intense pour qui accepte de la partager. Elle est bien plus que notre naissance ou apprendre à marcher ; elle est une fulgurance ramassée sur quelques années, dans un hiatus d’indifférence au sein de l’éternité.

Nous la vivons folle ou brutale, avec des idoles ou des prisonniers. Nous l’expérimentons fatale ou improvisée, avec des échecs en rafale ou des succès inopinés.

 

Mais encore faut-il s’écouter ! Nous cherchons de tous côtés des réponses, des indices, des vérités, tandis que les coups de semonce nous sonnent sans arrêt. Nous crions, nous gémissons que cela doit cesser, au point de taire la voix de nos émotions qui sont les seules à même de détenir les indices espérés. Nous prétendons être maître de notre raison tandis qu’elle ne sait plus à quel saint se vouer, criant à l’unisson de ses préjugés, que nous avons la solution par la rationalité. Cette prétention formidable de fatuité n’est que l’écho d’un orgueil illimité, qui donnerait à l’Homme et à lui seul les clés de l’universalité.

 

Aussi, notre petit train-train, ce plaisant quotidien, qui nous enserre et nous irrigue matin après matin, refusant de nous lâcher la bride comme à un petit chien. Nous nous débattons, nous gigotons ainsi que des Martiens sur un sol en fusion qui ne signifie plus rien, ni Terre, ni foyer, ni symbole lointain, juste un complet mystère qui nous dépasse et de loin. Alors nous nous abaissons à ces ridicules circonvolutions qui nous confinent dans la place que nous acceptons, celle de la poupée de cire qui fond, qui fond, consumée par ses désirs qu’elle alimente de questions, comme un petit marquis disant à ses sbires de le maltraiter, de le pousser au pire pour qu’il ne puisse plus lutter, mais ne cesse de défaillir devant tant de douleurs quémandées, à pleurer et gémir que ce n’est pas mérité.

 

Il est ainsi plus facile de blâmer le destin aveugle et désincarné que de regarder son nombril et de se rendre compte que nous venons d’enfanter, un monstre de notre propre chair, une bête sortie des enfers que nous avons appelée et que nous dénommerons « Lucifer » parce qu’il est plus simple de déléguer sa torture journalière à un avatar parfait, qui n’est en fait que le reflet de ce que l’on est, de pire, d’incomplet : un miroir de nos regrets, de nos échecs, de nos renoncements réitérés à être ce que nous sommes en vrai.

 

Il ne subsiste que des terreurs du niveau d’un nouveau-né, qui a quitté un cocon chaud et douillet pour le vaste monde, en verticalité. Et si passer de la posture léthargique à se tenir dressé, de quitter les langes et les jouets que l’on mastique pour apprendre à marcher est une erreur que l’on persiste à blâmer, pour l’unique raison que l’on craint de tomber, il ne servira à rien de chercher ailleurs, dans la douceur d’un sein ou la caresse d’une âme sœur ce qui fait que l’on est humain, de la tête au cœur.

 

L’alibi n’est pas le doute ou la déroute, il n’est que l’arbre derrière lequel on veut se terrer plutôt que d’emprunter la route qui s’étend à nos pieds. Croire que la solution est hors de notre incapacité à reconnaître nos démons, surtout quand nous avons les moyens de les dominer, est se leurrer et s’en foutre de toutes nos qualités. Nous ne sommes pas faibles, nous ne sommes pas fermés, nous sommes tels des elfes prêts à s’envoler, pourvu que l’on entende enfin que nos capacités sont vastes et sans fin, que nous n’avons qu’à les accepter, quelles que soient leurs fonctions, leur séduction innée ; utilisons toutes ces ressources que nous peinons déjà à dénombrer, tellement elles sont multiples et variées, loin de l’autre ou des défenses que nous persistons à lui opposer.

 

Sera-ce enfin clair que se creuser les méninges pour se demander si l’on est un ange ou un singe n’avancera pas plus que de se rouler sur le chemin en se demandant par où est le Nord ou le matin ? Levons-nous, tenons-nous la main et avançons à présent sans plus se mettre des freins, là où il n’y en pas, là où il n’y a que la douce énergie qui nous structure et nous maintient. Mais nous avons la tête dure et nous devons recommencer sans fin cette course de hamster qui s’interroge sur l’étrange mouvement qui le maintient, dans sa cage et sa roue, telle une toge qui fait office de coussin, de paravent et de loge pour un médiocre destin.

 

Se torturer est notre spécialité.

Se flageller est une jouissance assumée.

 

Alors ne nous plaignons pas de rapetisser !

Et que celui qui ose mettre un terme à ce labyrinthe pour nains, que nous reconstituons de nos propres mains dès que nous découvrons que ses murs sont vains, que celui-là s’exclame et admette enfin que l’Homme ne fait la Bête que parce qu’il le veut bien.

 

Pour le reste, notre liberté nous appartient, elle ne nous est ni retirée, ni donnée par un magicien ; elle nous est propre, elle nous fait du bien ; elle fait qui nous sommes si nous la saisissons à plein, elle nous élève, elle nous porte, au cœur du divin, pour que nous passions de cloportes à séraphins,

 

et poussions toutes les portes que nous conduiront droit au but, sans méandres, ni détours mesquins, sans devoir tout conquérir de haute lutte, parce que nous nous reconnaîtrons tels des géants, non pas des brutes,

 

mais des anges au firmament.

Écrire commentaire

Commentaires: 0