Pagures

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une coquille dure et des presque doigts.

Une sorte d’armure et un habitant qui se tient coi.

Une carapace de nacre et de strass, dans un bac à sable fugace, avant que l’océan ne la noie.

 

La plage est vaste et balayée d’un vent chaste qui ose à peine l’ébouriffer. Quelques volutes de sable, de petites quantités, circonvoluent dans le ciel azuré. Il n’y a que ce bruit, ce souffle qui daigne se manifester, loin de toute esbroufe, sans s’imposer, juste parce qu’il est temps que le monde souffle et soit purifié.

Cet air et cette lumière éclairent l’atmosphère de ce qui les empuantissaient. Ils brassent, ils effacent ce qui obstruait la vue et la respiration qui doivent tout régénérer, les mémoires, les pensées, les idées noires, les regrets ; leur magie, leur puissance emportent tous ces déchets dans l’essence de la vérité, au loin, hors de portée de qui que ce soit, amant ou aimé, parce qu’il est certains souvenirs qui ne peuvent demeurer dans des prisons de soupirs, à jamais.

Ces magiciens de la réalité, bienfaisants et désintéressés ont pourtant à se battre et à lutter contre un foule de petits êtres qui se carapatent et refusent d’abdiquer, s’agrippant, s’attachant à tout ce qu’ils peuvent sauver, à la fois touchants et énervants d’être aussi obstinés.

 

Des pagures par milliers, grouillants, incessants, une véritable armée, de fossiles vivants qui se seraient réveillés.

 

Ce souffle, cette lumière sont on ne peut plus intrigués de se voir affronter ces drôles d’invités dans ce qui est cependant une nécessité. Il ne s’agit pas de dépossession, ni de calamité, mais bien l’indispensable purification de ce qui ne peut rester, à encombrer nos illusions et nous empêcher d’avancer.

 

Les pagures refusent nonobstant d’abdiquer. Ils s’empilent, forment des murs, des cathédrales mal équilibrées ; ils édifient des portes avec des serrures, des châteaux avec ponts-levis fermés. Ils se claquemurent dans leurs coquilles colorées, attendant de pied ferme qu’on vienne les déloger.

Il n’y a pourtant pas matière à résister. Il ne s’agit pas d’une guerre qui devrait être menée ; un courant d’air, et la muraille est écroulée ; un rayon solaire, et les barrières sont transpercées, sans force, ni difficulté, juste l’évidence naturelle qu’il est temps de changer.

 

Les pagures n’abdiquent pas. Ils se regroupent, se mettent en tas, à ressembler à une meute de loups qui n’en finirait pas. Ils hurleraient presque à la mort, s’ils le pouvaient, pour prétendre crier plus fort qu’ils ne l’ont jamais fait.

Un bruissement magistral balaye tout cela, sans heurt, ni mal, simplement en passant par là. Un flot de lumière illumine ce fatras et transforme ces pseudo vermines en bijoux aux multiples éclats, comme des diamant extraits de la mine qui verraient le jour pour la première fois.

 

Et les pagures grondent, entrechoquent leurs tenues de combat, refusant encore qu’on transforme leur monde et qu’ils deviennent autrement que figés au sol et maladroits.

 

C’en est assez à présent : une tornade et un laser froid dispersent ces anachroniques résistants et font exploser ce qu’ils croyaient pouvoir les protéger de qui que ce soit. Les coquillages vibrent, se fissurent et volent en éclats, ainsi qu’une fragile chapelure qui s’éparpillerait en chaque endroit ; ne demeurent que des crustacés pétrifiés et cois, incapables du moindre mouvement, de quoi que ce soit, s’imaginant qu’ils vont finir dans un plat, entre le citron et la coriandre, pour un festin de roi. Ils attendent, l’on ne sait quoi, à être piétinés ou à se faire suspendre dans une nasse en bois.

La fin, du moins telle qu’ils la voient, de leur petit confort quotidien et de leur entre soi, ainsi qu’un troupeau de nains qui devrait quitter leurs bois, parce qu’un feu intense a consumé leurs petits matelas de fougères et de mousse en un éclat, leur filant une de ses frousses qu’ils n’oublieront pas.

 

Et puis rien ; du moins est-ce qu’ils croient. Ils n’entendent pas l’onde enveloppante qui avance tout droit, en leur direction, sans même besoin de savoir qu’ils sont là :

 

un océan, tel un continent qui se déploie.

 

Et les pagures de se sentir soudain flottants, légers, maladroits, ballottés derrière, devant comme des jouets,

 

sans encore comprendre qu’ils sont libérés,

de leurs prisons de cendres,

de leurs pièges personnalisés,

 

qu’ils ont autour d’eux un univers à explorer,

les eaux bleues de l’éternité.

 

Le souffle et la lumière ont repris leur intensité.

Ils continuent à extraire de leurs gangues tous ces prisonniers, de leurs traditions et de leur langue qu’ils n’arrivent plus à maîtriser. Ils balayent ces spectres du passé, ils ouvrent des fenêtres sur le monde tel qu’il est :

 

Vaste, joyeux, à partager,

Dans une danse vers les cieux,

 

Notre liberté.

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