Les rapides

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Ce n’était pas du tout prévu comme cela ; cette vitesse démente, cet air presque froid.

Ce n’était pas ce qui était attendu, désiré, un long fleuve sans imprévu, à perte de vue.

Ce n’était pas censé arriver, si soudainement, avec une telle nécessité, dans l’instant.

 

Mais qu’est-il donc survenu qui fait que je suis sur ce radeau, presque nue, à la merci de tous ces remous, à me jeter dans la gueule du loup ?

J’étais belle et désirée, avec tous les mâles à mes pieds. Ma vie n’était qu’un conte de fées, avec moi dans le rôle de la majesté, impitoyable et remarquable, auprès de qui tout le royaume quémandait une place à table. J’étais la reine incontestée de toute la contrée, celle vers qui tous les regards se tournaient, à la fois émerveillés et pleins d’effroi, de ne pas savoir si ce serait un salut ou le cachot le plus noir.

Tel était mon pouvoir.

Tel était ma joie ; de sentir tous ces espoirs et de décider qui y aurait droit ; d’un geste, sans explication, je pouvais faire brûler une moisson ou édifier une maison.

 

Et j’adorais cela.

 

Puis il y a eu ce farfadet, que je n’ai même pas remarqué d’ailleurs. Il s’est incrusté à une de mes audiences, sans crainte, sans peur. Il s’est assis dans son coin, à contempler de quelle manière je menais mon destin, je faisais pencher cette balance vers la mort ou vers la chance. Il n’a rien dit, du moins au début, mais plus la journée est passée, plus il n’en pouvait plus. Je ne savais toujours pas qu’il était là, dans la foule qui grouillait devant moi, mais je remarquais que, de plus en plus, les gens se détournaient, de moi, de ma gloire pour scruter ce petit recoin noir. Cela m’a intrigué au début, et même, je l’avoue, m’a déplu. J’ai fait ce qu’il fallait, j’ai donné un ordre ; «  Qu’on le mette aux arrêts ! »

 

Et tout a basculé.

En un clin d’œil, de la lumière à l’obscurité.

Comme si une flamme avait été soufflée, comme si l’hiver succédait à l’été.

 

Tout a disparu : les badauds, les nobles, la garde, tous vaporisés.

Sauf ce farfadet qui s’est enfin levé.

Je l’ai vu s’approcher, dans la grande salle désertée. Je ne pouvais rien faire, ni parler, ni bouger, comme si mon corps, mon esprit avaient sombré. Il ne me restait plus que mes yeux pour assister à l’avancée de ce presque dieu, ce farfadet qui soudain se transformait en ange ailé et qui, d’une voix d’autorité, m’a déclaré :

 

« Qu’avez-vous fait de vos dons, toutes ces années ? Comment osez-vous ainsi les dévoyer ? Ne comprenez-vous donc pas que cela ne peut pas durer ? Vous êtes une honte, une traînée ! Il est temps de vous impliquer et de laisser derrière vous cette grotesque pantomime avariée ! »

 

Et puis un éclair fulgurant.

Et puis une chute dans le néant.

Et ce réveil brutal sur ces vagues en bataille, sous un ciel de plomb, fonçant vers un drôle pont.

 

Alors je m’accroche, avec ce que je peux, du bois, de la roche, mais rien n’y fait ; j’avance à une vitesse démesurée. Je ne sais même pas comment je vais aborder, ni si je ne vais pas me fracasser sur ces piles à portée, ou si au contraire, je vais sombrer dans cette eau claire et furieuse, à la fois rafraîchissante et poisseuse.

Je suis terrifiée en réalité. C’est presque comme si j’étais un nouveau-né, sans mère, sans maison, avec seulement ma raison, mais qui ne me sert plus à rien tellement je suis loin,

de mes repères, de mon univers,

de ma ronde, de mon monde.

 

Je me retiens de crier, mais j’ai encore plus de mal à ne pas m’effondrer, tant la puissance énorme qui me porte, semble prête à me briser de la sorte, sans égard pour ce que je suis, ou plutôt était, sans même m’offrir de répit ou un lit douillet. La rage, l’écume, le sentiment de porter une enclume ; rien ne m’est épargné, sur ces rapides déchaînés.

Je ne peux pas dire autre chose : j’ai besoin d’aide, d’une pause ; d’une main qui se tend, d’un sourire rassurant ; et tout ce que je reçois est un paquet d’eau froide, qui me laisse grelottante, tremblante, priant pour ma vie, jadis si clémente et qui a explosé dans ce présent dément.

J’ai envie de revenir en arrière ; mais rien ne survient, malgré mes prières, au contraire, à chaque supplique que je fais, tout paraît s’accélérer, encore plus loin, encore plus fort, sans l’ombre d’un port ou d’un esquif secourable qui pourrait m’éviter ce présent détestable, ce sentiment de ne plus maîtriser, ni non existence, ni mes rêves adorés.

Je ne suis plus qu’un fétu, un ballot à la merci de la colère des flots, secouée dans tous les sens jusqu’à l’inconscience, comme s’il fallait me délester de tout ce qui pourrait encore m’entraver, me freiner… mais pour quoi, grand dieu, je n’en ai aucune idée ?

Je crie, je me débats pourtant, mais autant brasser du vent.

Je ne sais pas, je ne sais plus, si je subis ou si cela est voulu, mais je suis si fatiguée, si exsangue, que je ne souhaite plus qu’une chose, aussi bizarre que cela semble : ma disparition, mon annihilation. Cela ne peut pas durer, je vais exploser, me noyer et je n’ai plus l’énergie pour lutter pour ma vie. Et quelle vie d’ailleurs ? Plus de servantes, plus de demeure ?! Plus de passé, rayé, écrasé !? Plus de perspectives, annihilées ?! Je n’ai pas désiré cela, ce combat. Je ne suis pas prête à accepter la défaite de la sorte, humiliée, presque morte, l’ombre de moi-même, entre honte et gêne ; un cadavre ambulant que l’on contemple en riant. Toutes ces richesses, toutes ces messes pour finir dans la détresse, le dénouement…

 

La déchéance, vraiment ; à moi-même et aux autres ; à mon succès, aux vôtres.

 

Et je l’ai décidé. Je vais tout lâcher. Me laisser perdre et abandonner.

 

Adieu, vous avez gagné. Je plonge dans l’onde glacée.

 

Le froid qui me saisit. L’air qui me manque alors, la folie. Mon corps ballotté par les flots, comme un pantin, sans bas, ni haut.

 

Et ce silence, ce calme ; cette absence à moi-même, à mon âme.

 

Je me réveille, ou suis-je morte ?

Je suis sur la grève, je vois une porte. Cela n’a pas de sens, pas plus avant que de la sorte.

Je me lève, je m’avance. Je rejoins cette porte, par un étrange chemin, mi-sable, mi-or, comme si j’étais un trésor.

Je saisis la poignée, je la tourne. Je reste bouche bée.

 

Un paysage comme une vérité ; quelques nuages, un soleil de toute beauté.

 

Je m’assieds, je pleure.

Non pas de peur, mais de joie. Je le sais, je le comprends : j’ai atteint mon firmament, cette place qui est la mienne, loin des cris et de la haine, juste et belle, celle qui fait de moi l’étincelle qui embrasera mon cœur et me fera telle

 

que je suis à l’intérieur,

aimante, douce et sereine,

 

enfin une véritable reine.

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