Méditation

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Assis en lotus au milieu d’une foule en ébullition, l’homme ne prend plus garde, ni ne prête attention à ces badauds qui musardent et évitent de justesse la collision. Il est dans son monde, celui qu’il s’est révélé, après des années de faconde et de facilité.

Il se souvient sans peine de sa fatuité d’alors, de ses sempiternelles rengaines, de palais d’argent et d’or. Il en sourit aujourd’hui, comme l’on observe un vieil ami, que l’on sait ses obsessions, ses manies et que l’affection qu’on lui porte n’en est que plus empreinte d’émotion.

Quand il se replonge dans ce passé, qu’il revoit ses urgences et ses priorités, il ne peut s’empêcher de se demander par quel heureux hasard il a pu dépasser ce qui à présent ressemble à un traquenard, ouaté, parfait, de toute beauté, mais surtout une redoutable mare emplie de carnassiers. Il se dit que la chance ou sa muse éclairée ont su le convaincre que l’évidence était bien de tout quitter, ces us et ces coutumes d’habitués à hurler à la Lune avec la plèbe excitée. Il ne renie pas ce temps ; c’est bien par lui qu’il a été forgé, mais il se demande par quel enchantement il n’a pas sombré, dans ce qui est pourtant le quotidien d’une bonne partie de l’humanité : apprendre, recracher ; acheter, vendre ; naître et être enterré.

 

La Vie sans aucun sens, sans aucune fraternité, si ce n’est de faire en sorte de préserver son petit pécule amassé.

 

L’homme maintient sa position, en dépit de la persistance de cette marée humaine agitée. Il se doute bien qu’une bonne proportion le tient pour un allumé, à ne pas bouger d’un iota, ainsi, en pleine journée, avec tout ce bruit et ces tentations, ces envies de tous côtés. Il n’en a cure, du moins plus maintenant, car il fut une époque où il s’était senti mis au ban, d’une certaine bonne société, de cette vitrine de la réussite et du succès, de ces jours qui vont vite et que rien ne semble pouvoir arrêter. Aujourd’hui, il écoute son cœur chanter, sa respiration scander sa route et forger ses résolutions.

Oui, il perçoit tout ce qu’il n’a pas, du moins à l’aune d’un type de résultat, où ce qui compte n’est pas soi, mais ce que l’on montre et à quoi on a droit ; la rencontre d’un chat et d’un roi ; deux seigneurs, mais un qui ne sait pas encore qu’il n’est pas le vainqueur qu’il croit, avec sa couronne sur la tête et tout son apparat ; des deux, la bête n’est pas celle que l’on voit.

 

L’homme commence pourtant à s’agiter. Il tâche de fixer son âme, ses pensées, sur le calme et la sérénité, le paisible charme d’un lac pacifié, avec un soleil en train de décliner : l’image idéale au sein de laquelle on peut plonger et se ressourcer sans peine, dans ce paysage coloré.

Mais cela n’y suffit pas. L’eau du lac se trouble ; quelqu’un vient d’y jeter un objet là-bas. Le ciel devient rouge d’un curieux éclat, ainsi qu’une palpitation d’un cœur qui bat. Et puis il y a cette étrange sensation, cette caresse sur le front, d’une douceur qu’il ne remet pas, comme un message qu’il ne comprend pas.

 

L’homme est perplexe, perdu, il ne saisit pas comment, en ce jour soudain, il a la sensation que quelque chose ne va pas, une sorte de voile qui obscurcirait l’horizon qu’il voudrait empli de joie. Il replace les plis de sa toge, essuie la sueur qui perle de haut en bas, ressemble ses esprit et se dit que cela passera.

 

Et alors ce bruit ; une toute, toute petite voix : « Tu veux être mon ami ? Et mon amant aussi ? Viens là, que je te dévoile qui je suis. »

 

L’homme n’y tient plus. Il n’arrive pas, il n’arrive plus à garder intacte cette foi en son but, à fixer le cap qu’il a maintenant entrevu.

 

Il ouvre les yeux.

 

Et ils sont à présent deux ; verts d’un côté, bleus en miroir, à se toucher ; une compagnie qui lui fait face et lui sourit avec grâce.

L’homme manque de tomber. Il a cru être en face d’une glace qu’il allait heurter. Il se recule, se ressaisit, se sent ridicule d’avoir ainsi réagi. Et observe alors enfin en totalité son vis à vis,

 

charmante, charmant ? Aucun genre n’est dit ; juste une présence lancinante qui paraît n’être là que pour lui, qui le scrute, qui le contemple aussi.

 

L’homme ne sait quelle posture adopter. Il ronchonne, jure, rougit comme les pommes dans les prés, à la chaleur du soleil qui s’est levé. Il marmonne un drôle de mantra, dit que tout cela n’est pas pour son état, se rebiffe un tantinet, se dandine comme si on le chatouillait.

 

Mais il ne peut pas y couper ; la personne persiste à le regarder, mais d’une façon, d’une volupté qui pourrait donner des leçons à Cupidon et Orphée.

 

L’homme est terrifié.

 

Il n’y a pas de violence pourtant, juste un sentiment immense, envoûtant, qui le porte et le balance tel un enfant, qui le submerge ainsi qu’un rocher la marée.

 

L’homme s’en veut, se sent honteux. Toutes ces années, tous ces apprentissages pour ainsi succomber… mais à quoi exactement ?

 

À l’Amour, tout simplement.

 

L’homme n’en demeure pas moins mal à l’aise ; l’amour, ces romans et toutes ces fadaises… Pas lui ! Pas l’homme qu’il est, au sommet d’une falaise qui le conduit à presque voler, n’en déplaisent à tous ceux qui rêvent de le voir tomber. Il se raccroche à son savoir, à toute son histoire, ces obstacles vaincus, ces leçons retenues : se détacher de la matière, surmonter les douleurs mortifères, trouver du sens à toutes nos expériences ; il sait cela, il connaît ce chemin droit.

L’homme se redresse. Il se sent empli de hardiesse…

 

et soudain un baiser vient se poser sur ses lèvres fermées.

 

L’homme oublie tout, de manière instantanée ; les souvenirs de ce passé, l’avenir qu’il avait calculé, les désirs qu’il se faisait fort de cadenasser. Il embrasse en retour encore plus fort cette bouche qui le fait trembler, d’émotions et de désirs insoupçonnés, ainsi que l’eau qui irrigue un sol desséché.

 

L’homme n’essaye plus de lutter, contre sa nature et tout ce qu’il a renié ; le fait qu’avoir une pensée pure n’empêche pas de jubiler ; l’évidence que la luxure n’est pas un péché, que tous les goûts qu’offrent la Nature sont à expérimenter. Il a jeté sa toge orangée, étreint cet être de pure douceur et de totale volupté,

 

et il n’a, mais alors, aucun regret.

 

La foule s’est dispersée à présent, comme évaporée. A-t-elle jamais existé en réalité, ou n’était-elle là que pour mieux marquer la singularité ? L’homme s’en soucie comme de son premier « Ave ». Il tient ferme la main qui l’a caressé et n’entend à aucun moment relâcher son étreinte passionnée.

 

Il a raison, en vérité, même si les pensées n’ont que peu de place en cet instant rêvé. Il sera probablement à son tour jugé et condamné, pour n’avoir pas suivi la voie balisée,

 

et après ? À qui cela pourrait bien importer ? De vouloir être heureux, de la manière dont les événements se sont enchaînés : avec étonnement et surprise partagée ; de la seule manière qui compte : la rencontre de l’être aimé.

 

L’homme est un peu inquiet malgré tout : son rôle, ses responsabilités, sa place et ses rendez-vous à honorer…

Une voix, toute douce, commence alors à s’élever : « Je t’aime, je t’aimerai et te pousse à t’accepter, tel que tu es, tel que je t’ai trouvé, pontifiant un peu, mais d’une telle beauté, que cela aurait été un crime de ne pas te dévergonder, toi le modèle, toi le guide autoproclamé. Alors viens, viens rire et jouir de cette vie qui t’es donné. »

 

Et l’homme de se mettre à sourire, soulagé.

Écrire commentaire

Commentaires: 0