Basta !

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle pleure, elle pleure, elle ne s’arrête pas. Elle pleure, tellement elle a peur de ne pas être tenue dans des bras. Elle pleure de ne jamais voir arriver l’heure où elle pourra s’en remettre au premier qui passera par là.

 

Elle pleure, elle pleure, mais pas pour la raison qu’elle croit.

 

Ainsi, une femme devrait être soumise à un mari, un père, un prêtre ?

Ainsi, seul l’homme ferait la femme parfaite ?

Ainsi, ce que nous sommes dépendrait de qui nous lavons les serviettes ?

 

Elle pleure, elle pleure, mais il est temps qu’elle s’arrête.

Elle croit que le monde n’en fait qu’à sa tête, que chacun a sa ronde et qu’elle, elle n’est pas prête, tout la rejette, personne n’en veut à la fête. Elle pleure de n’être qu’une bête.

 

Elle est à présent recroquevillée là, sur ce banc, en contrebas, seule, d’un moins s’en persuade-t-elle tout le temps, à ne pas relever la tête de ses mouchoirs blancs, qu’elle inonde de larmes, qu’elle noie, puis jette sans état d’âme. Il y en a une vraie montagne derrière elle à présent, de quoi toucher le firmament, de quoi grimper jusqu’au soleil levant, de quoi escalader des années durant, de quoi imaginer que l’on veut bientôt devenir géant à force d’ascension et d’élévations incessantes.

Mais elle, elle ne réalise même pas. Elle se lamente, dit que personne ne la voit, qu’elle se sent pire qu’une mendiante ; une paria. Elle chougne, elle grattouille son genou droit. Elle craint que bientôt sa structure ne rouille, que son corps ne tienne pas, à ne pas être heureuse, à redouter tout et son contraire, telle une peureuse, à s’imaginer en enfer, lépreuse, indigne qu’un mâle ne la souille, ne morde sa peau laiteuse, ne farfouille dans son cœur à la recherche d’une trouvaille chanceuse, un amour à voler, comme un vautour qui ne cesse pas de tourner avant de plonger pour briser les os des charognes égarées.

Et pourtant, elle n’attend que cela, à en crever : qu’elle devienne une chose, un objet, un accessoire de salon, une lampe de chevet, un parasol pour la belle saison, une chaise longue pour jardinier ; rien, en soi ; une créature qui n’existe que lorsqu’on la voit ; un devanture exquise qui est là pour attirer le chaland, quel qu’il soit.

Un mannequin ; un jouet en bois ; un de ceux que l’on tient et que l’on remise dans le grenier sous les toits, quand on n’en a plus l’utilité, quelle qu’elle soit.

 

Une poupée.

Une godiche pour décérébré ; car enfin, qui voudrait d’un tel colifichet ? Un hochet qui ne vibre que quand on commence à l’agiter ? Une musique qui n’existe que lorsqu’on ose la chantonner ? Un bassin qui ne scintille qu’au moment où l’on y plonge les pieds ?

 

Un truc qui ne sert à rien qu’à s’en séparer, pour le suivant, le prochain qui, lui, aura le mérite d’être incarné, et non pas cette personnalité transparente comme une vitre que la lumière ne fait que traverser.

 

Un bidule, un machin, un objet ; rien qui ne vaille la peine de s’y intéresser.

 

Alors si c’est ce qu’elle veut, la victime désignée, elle peut continuer à pleurer, ce n’est pas près de cesser, son état de potiche pour enfant gâté.

 

Ou alors elle décide que tout va changer ;

Qu’elle jette ses mouchoirs, pour les brûler, en un immense feu de joie et d’espoir, comme un phare allumé, comme une flamme dans la nuit de sa solitude fantasmée.

 

Et alors elle le verra, non pas cet homme parfait, mais ce qu’il est temps de concevoir : que c’est elle qu’elle attendait, que c’est d’elle après qui elle pleurait, veuve inconsolable de son ambition de vibrer, sacrifiée lamentable de ses rêves à portée.

 

Si elle se lève de ce banc, si elle relève le menton, plante son regard droit devant, elle la verra cette révélation,

 

Que la plus belle des femmes n’est pas le diable sans sa cohorte de petits garçons, mais une déesse incroyable, qui traverse tous les miroirs, de part en part, vers sa propre histoire, vers cette destinée qui est tout sauf du hasard,

 

Sa liberté de croire en ses possibilités,

 

Mais surtout pas celle de servir et de se plier au bon vouloir du premier type qui va la domestiquer ; il est fini ce fantasme moisi et desséché.

 

Elle est là pour se déployer, et non pas faire à manger, sourire et dire : « Oui, mon chéri adoré »

 

Quelle humiliation, quelle petitesse assumée !

 

Il est temps de grandir et de franchir la porte de sa destinée, sans un regard pour ces soupirs, ces « oui, mais ».

Il est temps de partir à la rencontre de ce que l’on est, pour ne plus se retourner et gémir que l’on n’a pas de mâle à portée.

 

Être une femme, oui.

Être un accessoire, jamais.

 

Les pleurs cessent, tout comme les prières à la messe.

La volonté s’installe, d’être la reine du bal, mais pour soi, pas pour ce jeune premier de guingois.

La parfaite trajectoire du train du devoir déraille, pour qu’enfin l’on continue à pied sur le chemin de son choix, celui qui fera dire :

 

«  Je suis enfin moi,

et je ne veux plus souffrir pour ce que l’on attend de moi ! »

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