Zéro

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Zéro comme un commencement évident.

Zéro comme le constat du néant.

Zéro, et toi en plein dedans.

 

Au centre d’un cercle, vide et parfait, sans aucune barrière, mais une prison de fait, cet homme qui pensait que plus rien ne le surprendrait ; et là, soudain, alors qu’il y a peu, ils étaient une foule, des milliers, lui tout seul, abandonné, ou du moins est-ce ainsi qu’il l’a interprété.

L’homme se retourne de tous les côtés, craint de prendre la foudre car il entend l’orage gronder. Il scrute l’espace autour de lui, cette incommensurable place où ne raisonne plus un bruit, ce silence comme un face à face, avec ce qu’il a toujours fui ; la solitude, la complexité de ne pas avoir fait d’études et de le cacher, avec une envahissante sollicitude et l’envie de tout donner, puisqu’à défaut de prélude, sa vie s’est jetée dans l’incertitude et le chaos organisé, par les rencontres, de moins en moins prude, par de beaux objets, des montres, comme autant de gages pour se laisser acheter ;

la vie ainsi qu’un supermarché, où l’on se sert sur des rayonnages où débordent les denrées, sans forcément avoir compris ce qui était marqué sur l’emballage, à consommer ou à jeter.

 

L’homme est désolé, vraiment, de ne pas avoir su anticiper tout ce temps, ce moment où s’arrachent les masques, où il ne reste que des traces, de ce qui a été et ne sera plus, à la fois souvenirs à garder et objets à jeter au rebut. Il ne peut pas se leurrer, il savait que cet instant allait arriver, mais comme un enfant, il refusait d’y songer, se fourvoyant dans un éternel présent, ce qui est certes la seule réalité, mais empêche si l’on s’y complait, de saisir l’essence de ce qui est important et doit être savourer, ainsi qu’une brise caressant un front luisant après une nuit passionnée ; ce qui compte alors n’est plus la volupté, mais bien la plénitude qu’elle a apporté, encore faut-il que l’on soit capable de l’écouter…

 

L’homme tremble maintenant. Il se sait observé. Il voudrait un paravent, ou à tout le moins de quoi s’habiller car, tiens, il vient de réaliser qu’il est tel un nouveau-né. Il se tortille, il se sent gêné, même s’il n’y a pas âme qui vive pour l’espionner. Et quand bien même, qu’aurait-il soudain à cacher ? Une peau un peu flétrie ? Un sourire fané ? N’est-ce pourtant pas le corollaire de toute ces années à vivre comme si l’on ne touchait pas terre et que l’on savait voler,

alors que le plus dur reste encore à faire :

 

s’accepter.

 

L’homme est de plus en plus inquiet. Rien ne bouge, rien ne vient le quêter. Il se demande s’il est encore en vie d’ailleurs, à bien tout considérer ; pas d’herbe, pas de fleur, rien qu’un blanc immaculé. Il se passe la main dans les cheveux, en ressort avec une poignée entre ses doigts noueux, ainsi qu’une gerbe de blé fauché. Il fixe ces mèches, horrifié, avec le sentiment soudain de pourrir sur pied.

Pauvre petit bébé, homme à peine terminé, qui voulait absolument croire à l’immortalité de ses courbes et de ses atours, pour comprendre soudain que tout ce qui lui a été donné lui sera repris un jour.

 

L’homme se met à courir, sans plus s’arrêter. Il court à en défaillir, de peur de voir la preuve de son existence s’évanouir s’il cessait de bouger,

 

comme si fuir aidait à grandir et à progresser, dans le chemin que l’on s’est choisi pour l’avenir, quelle qu’en soit l’étrangeté.

 

L’homme cesse enfin de s’agiter. Il ne sait plus, ne saura jamais, s’il est au début ou à la fin de ce qu’il pouvait, devait, devrait réaliser. Le silence qui l’entoure n’a pas changé d’un iota, ni la lumière de ce jour, calme et posée. Lui seul paraît fébrile et effrayé, quand tout autour diffuse une immense sérénité, de cette succession de jours qui n’est pas prête de cesser, quels que soient les êtres qui les ont traversés.

 

L’homme s’effondre enfin, épuisé, faute d’avoir des réponses à ses questions qui le harcelaient : ai-je jamais vraiment aimé ? Ai-je su occuper la place que je voulais ? Ai-je été à la hauteur de ce que je savais, ces bribes de murmures qui m’habitaient, se frayant un passage à travers tous les murs que je bâtissais et qui revenaient sans cesse me hanter ?

L’homme se met à pleurer, abandonnant ce qu’il croyait être sa dignité. Il se liquéfie, il se mouche le nez, il lâche les vannes de tous ses secrets, qui débordent et qui l’envahissaient telle une cohorte vorace d’araignées, tissant leurs toiles et leurs filets jusqu’à l’étouffer, l’empêcher de respirer, de crier même quand encore il le pouvait.

 

L’homme est recroquevillé à présent. Il n’ose même pas se relever, dans cette posture de victime honnie, celle qu’il a toujours rejetée. Il ne trouve pourtant pas d’autre parade qui offrirait encore une incartade pour qu’il ne se révèle pas enfin tel qu’il est :

 

libre et d’une incorrigible vanité.

 

C’est à ce moment qu’il aperçoit un oiseau tournoyant au firmament : un aigle de feu et d’or, un éclair vivant ; la chance qu’il renaisse enfin de son sort de mort-vivant.

L’aigle plonge vers lui, tel un éclair qui va tout brûler. Il empoigne l’homme entre ses serres et décolle à nouveau vers les étoiles qui viennent de s’allumer ; puis, au creux de cette nuit illuminée, il lâche sa proie, la laissant dériver.

 

L’homme n’a plus peur à présent. Il rayonne de la vérité qu’il ressent dans ce firmament :

 

 qu’il s’est envolé, à l’aide de ces terreurs, de ces enterrements,

qu’il n’est plus seul, plus maintenant,

que toutes ces étoiles sont ses amis, ses amants, tous ces êtres qui ont embelli la vie qu’il croyait être celle d’un prince charmant, alors qu’il n’était qu’une petite souris qui dansait parmi des géants.

 

À lui maintenant de prendre corps et vie pour se montrer digne de cet enfantement,

Et d’assumer ce qu’il juge juste et joli, pour qu’à son tour il devienne un référent, et non pas ce rôle de pitre un peu aigri qu’il a tenu tout ce temps,

 

Car les monstres ne sont pas tapis dans les recoins sombres des chambres d’enfants. Ils nous font face et nous sourient en montrant les dents,

 

Et seuls des guerriers aux armures bleu-nuit sauront les renvoyer au néant,

 

À ce zéro qui tournoie indéfiniment.

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