Sur une balancelle

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Souriante et joyeuse, au sommet d’une prairie herbeuse.

Bercée et songeuse, par une étrange timidité d’avouer

 

qu’elle est heureuse.

 

Elle pourrait pourtant oser embrasser d’un regard tout ce que le monde lui offre, juste devant, cet horizon bleu et blanc, ces couleurs qu’apaisent le vent,

ces parfums clairs et francs, ce sentiment de printemps,

ces images qui l’assaillent, enjouées où qu’elle aille.

 

Mais elle hésite encore, elle ne veut pas se tromper de bord. Elle a peur de sentir dans ce sentiment de plénitude avec une part d’ombre qui pourrait lui mener la vie rude. Elle croit encore que tous ces présents ne sont pas pour elle et que ce qui soudain semble lui être donné pourrait être à tout moment désintégré,

par une parole malheureuse,

par une mésentente malencontreuse,

par un de ces petits hiatus qui transforment la sérénité en une rage fiévreuse, sur un rien, sur un mauvais choix ou un trop long chemin.

 

Il est vrai qu’il serait dommage de sourire tout le temps, de montrer un si joli visage aimable et avenant. Il vaut mieux froncer les sourcils et faire comme si, le monde lui en voulait, tout contre elle se liguait, pour ne pas donner prise à trop de bienveillantes surprises, pour ne pas qu’on la confonde avec celle qui joue la blonde et se prend un train dans la face, faute d’avoir su anticiper la menace.

 

Mais de quelle menace parle-t-on ? De ces pollens qui volent en flocons ?

De cet escargot qui grimpe sur un tronc ?

De ces ahurissants bourdonnements d’une abeille musardant ?

 

Le péril est considérable, il est vrai. Il ne fait aucun doute qu’à béatifier ainsi, elle risque l’excès,

 

de crampes aux joues à force de sourire partout,

de bâillements à pratiquer tous ces étirements,

pire que tout, de se voir offrir une rose par son amoureux fou.

 

Non, décidément, elle a raison de retenir sa joie, de la jouer profil bas, de persister à ne pas embrasser à plein corps cette douceur venue du dehors, cette vérité lumineuse et intense, que rien ne vaut la jouissance, pour transcender son corps et basculer sur l’autre bord, celui de la pure rêverie, celui où tous les possibles sont permis, celui où aucun lendemain n’importe car seul le présent frappe à la porte et ne cesse de distribuer des cadeaux à volonté.

 

Alors oui, continuons à jouer les pseudo-bougons, à grogner dès qu’une nouveauté vient s’inviter et tenter de vous amadouer.

 

Ou bien,

 

prenons notre élan, basculons d’arrière en avant et poussons cette balancelle, vers le soleil, vers le ciel, et surtout, surtout, ne nous retenons pas de crier notre joie,

 

d’être en vie, d’être là,

de partager tout ce que l’on voit, ce que l’on sent, ce que l’on perçoit,

 

tout ce qui fait de chaque jour un nouvel amour, un bonheur tout neuf d’oser briser la coquille de son œuf pour éclore au monde entier et se présenter, étonné et parfait de découvrir ainsi tout ce qui est à portée,

 

les rencontres, les surprises,

les perpétuelles offrandes exquises,

 

tout ce qui nous est proposé de saisir et d’expérimenter.

 

Et admettons alors, que dans nos cauchemars les plus froids, dans nos plus profonds remords, il y avait toujours, à chaque instant, une pure lueur d’or, un chant envoûtant,

 

qui nous guidait et nous montrait

comment ne pas perdre le Nord,

et que lorsque nous la voyions, lorsque nous parvenait ce son,

 

nous nous retrouvions en un éclair, sans une once d’hésitation,

sur cette balancelle extraordinaire, pour une nouvelle ascension, vers nos souhaits les plus secrets, vers ce qui nous semble parfait et n’est rien d’autre que l’évidence révélée,

 

que nous sommes nos propres gardiens innés, nos propres anges rêvés et qu’il n’y a rien d’autre à demander que d’être soi, tout entier, pour ne plus descendre, jamais, de cette balancelle idéalisée, afin de rejoindre à chaque instant, sans arrêt,

 

le bonheur d’être incarné.

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