Tisonnier

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Il se présente de biais, posé, sa pointe acérée et noircie bien affûtée. Il garde sur lui les traces de son combat avec le feu sacré, ardent et insensé, mémoire d’une énergie illimitée. Il ne demande plus rien, à personne, en mal ou en bien ; il a besoin que la fournaise s’épure et que son repos dure.

 

En cette fin de journée, tandis que s’allongent les ombres, après un soleil pur, il prend le temps de s’abandonner et de se remémorer sa bataille contre ce brasier,

 

une fournaise qui n’avait rien d’un feu de cheminée,

une cascade de braises qui ne cessait de déferler,

une fureur et un malaise qui ne semblaient jamais s’arrêter.

 

Il n’était pas préparé à cette guérilla, il n’avait pas été informé que l’enfer serait sur le point de s’annoncer, que son monde allait s’écrouler. Il se savait costaud et aguerri, mais pas au point de devoir risquer sa vie, de croire qu’il allait succomber sous l’adversité, de voir que les monstres étaient lâchés.

 

Il se remémore cette flamme qui soudain a bleui, a pris forme en son pire ennemi, image de cauchemar et de guerrier noir, où ne subsistera que le vainqueur dans l’Histoire ; mais lui n’avait aucun besoin de voir son nom gravé dans l’airain ou son drapeau hissé bien haut ; il n’aspirait qu’à être juste bien, ni peu, ni trop, heureux chaque matin, ce qui l’occupait déjà à plein, tant son quotidien était rempli. Mais il n’a pas eu le choix, que d’affronter un autre que soi, que de devoir disparaître ou gagner, sans rancune, ni haine, simplement parce qu’il n’est pas de ceux qui courbent l’échine et admettent qu’on les enchaîne. Il lui a donc fallu se dresser et puiser dans des ressources insoupçonnées, issues de l’amour et de la rage, d’être ainsi contraint d’en faire usage, alors que lui ne souhaitait rien que d’être sage, de ne surtout pas faire de vagues et de poursuivre sa route, droite ou en zigzags, mais sans aucun doute vers ce qui lui paraissait sage ; la vie petit à petit.

 

Mais ce cataclysme furieux ;

Mais cette déferlante des cieux ;

Mais ce chantage odieux ; être défait ou lutter ; être moqué ou répliquer.

 

Alors cette plongée dans un maelstrom, alors ces tensions au maximum, à ne plus se souvenir comment cela a commencé, à ne plus sentir combien souffrir occupe toute la réalité, à se contenter de se battre et se démener pour ne pas être emporté.

 

Ô combien il a failli être désintégré, non par la violence qui l’entourait, mais par ses propres sidérations de contempler les trahisons s’amonceler, les visions comme hallucinées, les chocs s’enchaîner, dans un chaos parfait, monstrueux et insoupçonné, ainsi qu’un puits qui s’ouvrirait sous vos pieds et dans lequel vous sombreriez dans un cri, sans personne pour vous sauver, que vous et vos propres énergies, pour peu que vous les révéliez, sous peine de vous écraser dans la nuit et de finir oublié, alors que vous rêviez du paradis et que c’est un cimetière qui vous est donné ; celui de vos illusions et de vos envies, et que vous ne pouvez que l’accepter, puisque le monde est fini, et que votre vie doit se réinventer ; à défaut, vous devrez tirer un trait sur ce qui vous maintient le jour et la nuit, et fait que vous êtes incarné, ici-bas et  chaque journée.

 

Et ce tisonnier, dur au mal qui lutte pied à pied, contre ce choc frontal et cette damnation annoncée.

Mais il ne veut pas être celui qui abdiquera.

Mais il n’envisage même pas de baisser les bras ; il n’a pas choisi cette confrontation, il n’a jamais souhaité cette effraction, dans sa plénitude et dans sa solitude ; mais puisque le défi est imposé, il jettera tout ce qu’il y a de lui pour le surmonter, le dominer et le vaincre, pour reconquérir sa liberté, effacer ses craintes de sombrer,

 

Pour pouvoir se dire qu’il y est arrivé,

Que ces épreuves iniques et injustifiées ne l’ont pas terrassé,

Et qu’il en sort plus grand, plus sage et plus apaisé.

 

Aussi il s’est battu, il a senti la douleur et la peur d’être vaincu, il s’est vu mort et perdu, mais il n’a pas cessé de se relever, étonné lui-même de ces forces inespérées, de plus en plus confiant au fur et à mesure qu’il voyait le temps passer, et ces flammes noires et impures, se tarir et s’épuiser, contre son acier dur et sa volonté.

 

Et à présent qu’il ne reste plus que quelques cendres rougeoyantes, que la tornade folle et brûlante s’est évanouie comme s’il ne s’était agi que d’une vision démente, il tremble encore des efforts fournis, compte les cicatrices et les coups subis, tout en demeurant aux aguets, méfiant et prêt, si d’aventure un regain effarant de cet incendie malfaisant pouvait ressurgir, après l’ouragan qu’il vient de subir ; mais là, il sait qu’il saura comment faire pour souffler ce feu mortifère, pour éteindre ces braises délétères,

 

Parce qu’il a appris,

Qu’il pouvait tout faire,

Le guerrier ou le gentil,

Le père ou la mère,

Le jour ou la nuit,

 

Et qu’un bouquet de talents incroyables a jailli de cet amas de flammes, qui a tenté de le réduire en bouillie, sans état d’âme, juste parce que c’était lui, qu’il était là, qu’il ne pouvait que se battre pour ne pas admettre que sa vie s’éteigne ce soir sans qu’il l’ait décidé.

 

Pour le moment, il demeure ainsi, posé et épuisé, d’avoir dû tant surmonter, abattre et vaincre sans arrêt, sans savoir si cela aurait une fin ou jamais, s’il y aurait un lendemain ou s’il ne resterait plus que la fin pour pleurer. Il contemple les blessures rougeoyantes qui luisent à présent sur son métal qui a dû tant encaisser. Il sent que ces marques ne s’effaceront pas, qu’il devra s’en accommoder, qu’elles serviront de marqueur sur ces temps oubliés,

 

Où il a vaincu ses peurs, ses cauchemars et s’en est relevé.

 

Il n’a pas encore décidé s’il doit rire ou pleurer, tant la violence inouïe du combat l’a laminé, laissé exsangue et déboussolé, incapable de se détendre et de profiter, de ces jours qui pourtant s’annoncent tendres et illuminés,

De cette force qu’il a ainsi gagnée sans comprendre, parce qu’il le fallait, que le choix n’en était pas un, qu’il n’y pouvait rien que faire ce qu’il devait.

 

L’aube s’annonce d’ailleurs, belle et orangée, où la seule adversité qui lui sera proposée est de choisir s’il accepte d’aimer, sans méfiance et sans trahir celui que ces épreuves ont transformé, en un réceptacle d’amour et de joie à partager, même s’il ne croit pas encore que cela lui est autorisé, tellement il tremble encore du tumulte qu’il a traversé, ce qui lui paraît une torture alors qu’il ne s’agissait que d’une péripétie dans une aventure qui s’appelle :

 

Vivre et partager,

Apprendre et progresser,

Grandir et avancer,

 

Y compris dans la douleur et le regret, parce qu’il n’y a pas de retour en arrière, jamais, mais une grande roue qui tourne sans arrêt, de joie, de peine, de surprises et de chaînes, qui nous lient à jamais, dans ce que nous sommes et pouvons devenir, si nous osons accepter ce que la Vie a à nous offrir, de beau ou de laid, de chaud ou de frais, mais qui est exactement ce qui va nous équilibrer, dans un élan de puissance et de fraternité,

 

Pour nous transformer en ange, tel que nous l’avons décidé.

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