Le panier en osier

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un panier en osier, de jonc tressé, à la couleur cuivrée.

Il est posé sur une table, dressée pour un souper, couverte de vaisselle admirable, comme pour un mariage d’été ; avec ce genre de décorations que l’on ne prépare qu’une fois dans l’année. Il fait un peu rustique, un peu décalé, dans son style brut et non apprêté. Il ressemble à une baleine qui aurait échoué sur la plage d’une île enchantée.

 

Il est pourtant tout à sa place, absolument invité.

 

La fête n’est bien sûr pas encore commencée. Il n’y a ni bougie, ni invité, pas la moindre délicieuse odeur de fumet, pas le plus petit plateau de canapés. Il est trop tôt pour décider qui sera l’heureux célébré, qui aurait mérité d’être chanté, qui peut et devra s’en glorifier. Il ne résonne aucune musique pour inciter à danser ; il n’est lancé aucun feu d’artifice dans le ciel étoilé.

 

Ce panier est cependant bien où il doit se trouver.

 

La maison est vide, à part un petit furet qui s’empresse de grignoter le quignon de pain qu’il vient de trouver. Le jardin ne fourmille de nuls enfants qui se chamailleraient, ou joueraient à se cacher ou à la corde à sauter. Le garage n’abrite pas de voiture, pas de trottinette, de vélo à enfourcher.  Et ne patiente aucun message sur le répondeur du téléphone, attendant d’être écouté.

 

Le panier n’a malgré tout pas de raison de bouger.

 

L’air est doux, la nuit n’est pas encore tombée. Il souffle un léger vent chargé d’odeurs parfumées ; un brin d’humidité venu de la forêt, un peu d’herbe séchée par le soleil de la journée. Le jour est parfait, à n’en rien changer.

 

Et ce panier est exactement ce qu’il fallait.

 

Alentour, le monde ne fait que tourner. Une guerre de plus vient de se déclarer. Les accidents se sont multipliés. Les drames, les cris n’ont pas cessé. Et parfois une goutte de bonheur vient l’illuminer, comme cette naissance de ce si beau bébé.

 

Le panier n’en a même pas eu la conscience, et cela est parfait.

 

Il est arrivé sur cette table par la volonté d’une cuisinière remarquable qui entendait que tout soit prêt ; l’heure, le cadre, les mets. Elle avait passé sa matinée à écumer les différents étals du marché, celui du maraîcher, celui du fromager et celui du boulanger, afin qu’elle puisse mitonner ce qui se fait de plus délicieux à déguster : une salade, riche, inventée, débordante de senteurs et de saveurs variées, afin que manger ne soit pas un pensum, mais bien des festivités, où sentir dans sa bouche les arômes rappelle combien est belle l’occasion de partager,

 

un repas,

une tablée,

 

la joie d’être là,

la jouissance de célébrer.

 

Mais la cuisinière s’en est allée, vaquer à des occupations pressées, et le panier n’a pas bougé, patient, stoïque, attendant que quelqu’un le remarque ou l’agrippe, décide s’il est temps qu’il s’implique à son rôle important, unique : fournir de quoi nourrir.

Mais personne ne vient, personne ne s’invite, ni ne prend part à ce qui s’annonce comme magique. Le panier reste là et ne change pas. Les minutes s’égrènent et le temps s’en va, sans plaisir, ni peine ; juste le moment qui se délite, en une sarabande magique, d’un présent au néant hypnotique.

 

Ce panier, cette table, cette journée.

 

Une fraction de seconde dans l’éternité, et pourtant le cœur de nos activités : manger, rire, se retrouver ; boire, s’unir, célébrer ; échanger, des mots, du désir, des rêves éveillés ; vouloir que le passé, le présent, l’avenir, tout soit parfait, en un tableau pour se souvenir que la vie est bien telle qu’on la voulait ; idéale, sans coup férir, sans drame à traverser.

 

Mais le quotidien n’est pas celui-là, aussi idéalisé.

Mais les réunions finissent parfois en invectives acérées.

Mais les espoirs sont souvent fracassés, d’amour, de gloire, de vanité.

 

Et tous, nous sommes ce panier, invité par mégarde, par hasard (qui le croirait ?), à se demander, puis à se persuader que nous avons bien notre place à ces lieux de générosité, où tout nous est offert, pour peu que nous osions le demander. Mais nous restons au bord, comme pétrifiés, de peur de se faire mettre dehors et ne plus pouvoir rentrer. Alors nous nous taisons, nous faisons celui qui n’est pas là pour déranger, avec l’envie intense d’être enfin de cette fête, de ce banquet,

 

qui pourtant n’a de raison d’être que parce que nous y sommes posés.

 

Nous attendons, nous espérons, qu’enfin les festivités soient initiées, impatients et timides de les contempler, et d’y même s’amuser, qui sait ? Parce que l’on ne se fera pas remarquer, parce que l’on saura se tenir poli et soigné, parce que l’on est surtout pas là pour déranger, pour briser la magie et se faire renvoyer,

 

mais l’alchimie n’a de sens que parce que nous l’avons inventée,

mais notre place n’a pas à être espérée, mais bien occupée,

mais dans la balance, il n’y a pas un avant et un après,

 

il n’y a que l’existence qui ne peut se rattraper, si on ne s’y plonge pas, si on ne s’y lance le souffle coupé, par tant de magnificence, tant de possibilités.

 

La vie n’est pas cette image parfaite et rangée. Elle est bruit et fureur à chaque seconde écoulée, parce que les vivats et les honneurs ne sont pas donnés à celui qui a passé son temps à attendre son heure et est à présent enterré.

 

Alors ce panier, ce banquet.

Nous et nos souhaits.

Nous et notre réalité.

 

Qu’il est vital d’embrasser, sans plus faire son timide, son timoré, mais bien ce que nous sommes :

 

Des hommes, des femmes de bonne volonté.

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