Carrefour

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Plantée au milieu de cette croisée, à regarder de tous côtés, une femme semble troublée.

Immobile face à des routes vides et inutiles, cette femme ne sait plus vers où se tourner.

Hésitante sur la direction et le choix, cette femme ne sait pas encore qu’elle n’a qu’une seule voie.

 

Elle a marché des lieux, pour arriver à cet endroit. Elle a choisi avec soin ses bagages et son poids, pour être certaine d’aller jusque-là. Elle est à présent exactement là où elle voulait être, et pourtant se sent toute bête : plus d’impulsion, plus d’émotion, mais des questions plein la tête : était-ce bien la bonne option ? N’aurait-il pas fallu continuer après cette crête ? Pourquoi ne pas prendre un moyen de locomotion et accélérer cette quête ?

Plus elle réfléchit, plus elle panique, devant ce vide abyssal et cette parfaite mécanique qui l’a conduite jusqu’à ce plan final, au sein duquel elle n’arrive plus à saisir si ce n’est pas un sens unique, un cul de sac et la fin de son avenir.

Elle choisit alors de déballer tout son sac et de contempler ce qu’elle semblait le plus chérir : un peigne ébréché, une boussole habillée de cuir ; une carte brouillée et un livre à souvenirs ; des objets sacrés, des symboles de son devenir ; une garantie pour ne plus souffrir et ne plus s’égarer sans coup férir ; une illusion de dominer sa peur de grandir et de ne plus rien contrôler. Elle les observe, les caresse, voudrait qu’ils se conservent sans limite, comme au bout d’une laisse. Elle essaye de croire que ces gestes vaudront bien une messe, une bénédiction sacrée qui permettra que le temps cesse et conserve à jamais ces richesses qui sont tout ce qu’elle est, et reste, soudain coincée à cette croisée.

 

Le vent commence à souffler, soulevant ses cheveux en mèches, lui brouillant les yeux et la forçant à lâcher ce lest. Elle les attrape comme elle peut, elle voudrait en faire des tresses pour qu’ils ne bougent plus, quel que soit l’état des cieux et la laissent se concentrer sur ce qu’elle estime judicieux ; mais rien n’y fait, les bourrasques persistent et testent sa patience à qui mieux mieux. Elle finit par s’énerver, pester et crier contre cette chevelure qui se comporte comme une peste, à vouloir lui interdire de faire ce qu’elle veut, alors que le temps presse et qu’elle ne sait toujours pas ce qu’elle veut. Elle saisit son foulard et en fait un turban avec un nœud pour dominer cette masse capillaire qui se dresse. Elle savoure enfin sa vengeance quand, malgré les rafales, pas un brin ne moufte, ni se dévale son front ainsi révélé en une muraille dressée.

 

Et là, la pluie se met à tomber.

Drue, d’un coup, ainsi qu’un fouet qui fait claquer son embout dans un sifflement agité.

La femme s’offusque de nouveau, face à cette contrariété. Elle range presto tous ses objets, prenant garde à ce qu’ils ne soient pas mouillés. Elle les essuie tant bien que mal et les renferme dans son petit sac capital. Mais la pluie redouble et c’est elle qui finit détrempée, à se préoccuper de ces minuscules joujoux sans intérêt. Elle se met alors à courir, sans même savoir où aller, pour peu qu’elle déniche vite un abri pour la couvrir et laisser l’averse passer. Elle trotte de gauche à droite, passe une statue bien droite d’un guide barbu avec un sourire qui cogite, se faufile vers un bosquet, dont les épines griffent sa peau exposée. Elle ne s’arrête pas pour autant et continue à présent en courant ; c’est qu’elle a aperçu dans ce brouillard d’eau une masure avec de drôle de rideaux : lumineux et blanc, ainsi que des harfangs. Elle se précipite au travers de la porte, de ce qui n’est plus vraiment un gîte, sans aucun habitant.

 

Ainsi au sec, la femme se pose alors, secoue sa tête d’où ruissellent des gouttes d’eau. Elle essuie son sac, dont le cuir luit à présent ainsi, tel un vase en argent. Elle s’assied comme elle peut, sur un banc avec une écharde ou deux. Elle souffle de cette cavalcade brutale, qu’elle n’avait pas anticipée, à la manière d’un cheval qui fait une ruade alors qu’on le promenait. Elle ne sait plus du tout où elle est. Elle tourne la tête, tord son cou pour tâcher de deviner quelle direction elle a empruntée. Le rideau de pluie lui masque tous les indices qui pourraient l’aider. Elle renonce alors à chercher, et regarde au sein de quoi elle a mis les pieds,

 

une cabane qui semble avoir toujours existé, un âtre où un feu persiste à flamber, un lit moelleux avec un édredon rembourré ; une table de noyer avec un bougeoir à la chandelle allumée, un livre aux pages déchirées ; et ces rideaux qui paraissent luire sans discontinuer.

 

La femme ne comprend pas la nature de toutes ces apparitions, ni pourquoi elle s’y retrouve en ce moment, tel un radeau en perdition. Et puis soudain, cette évidence : pourquoi vouloir à tout prix expliquer et comprendre tout ce qui survient dans l’existence ? À quoi bon se torturer les méninges pour expliciter parfaitement de quelle manière l’homme descend du singe ? Et si la seule véritable compréhension résidait dans l’action et non la cogitation ?

La femme bazarde alors son sac ; balance ses chaussures en vrac ; finit en sous-vêtements et s’étire en baillant. Elle se love auprès du feu, ronronne tel un chat bienheureux. Elle jette un œil malgré tout sur cette pluie dont à présent elle se contrefout,

 

car elle a décidé qu’à partir d’aujourd’hui, elle expérimentait et non plus planifiait sa vie.

 

Elle sent alors une chaleur sur son cou, la douceur, la caresse d’un amour fou : un rayon de soleil qui a traversé le ciel et est venu se poser sur sa peau dorée. Elle sourit sans plus se retenir et dans un murmure, comme un secret :

 

« Vivre, la seule manière d’exister ».

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