Encens

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Des volutes montent dans la nef d’un mausolée.

Des parfums sourdent, les têtes se mettent à tourner.

La réalité commence à se dissoudre et la vérité à se dessiner,

 

Et dans un grincement de foudre, les portes des secrets laissent se révéler leurs trésors cachés.

 

Un simple encensoir, doré percé de noir, un banal objet qui serait bien incapable de décorer, mais qui, pris dans son rôle premier, essentiel, transfigure les messages du Ciel. Il gisait là, inerte, sur le socle de cet autel de pierre verte, ni caché, ni visible pourtant ; un quelconque instrument.

Et puis est entré cet officiant, ni petit, ni grand, ni jeune, ni vieux, comme ayant toujours appartenu à ces lieux. Il n’a même pas allumé la lumière, tant est parfaite sa connaissance de l’endroit et de ses mystères. Il a tendu la main, dans un geste évident, presque avec soin. Il a saisi l’encensoir, l’a poli avec douceur, s’efforçant de percevoir les irrégularités du marteleur qui n’a pas pu s’empêcher de trembler, après ses heures de labeur, tandis qu’il s’appliquait à terminer cette commande qu’il avait acceptée d’honorer, payée en ambre et en monnaie ; ce coup un peu de travers, alors que venait de l’éblouir un rayon de lumière, l’éclat d’yeux cerclés de fer, son client qui revenait assister à la création de son désir primaire, un étrange paradoxe qui veut voir la matière se sublimer en poussière.

L’officiant le sent à présent, ce coup de poinçon plus violent, plus inattendu, marquant un angle aigu dans cette surface joufflue, un croc sur une bulle d’eau, un trou dans un soleil, un rocher dans un cours d’eau. Il s’y arrête, presse avec permanence, n’y met fin qu’à peine quelques secondes avant qu’il ne se blesse, et laisse son doigt endolori se remettre de cette douleur ressentie en parcourant le reste de la surface ainsi qu’une glace polie.

Puis il sourit.

 

L’encensoir le lui a dit, décrit, celui ou celle qui viendrait à lui pour une réponse sur un sens à sa vie, sur les coups de semonce qui l’habillent de gris, sur ces pensées obscures, absconses qui lui donnent le tournis ; une fille/femme en vrai, un oiseau en cage, affolé, incapable de réaliser, de voir, ce qui est l’évidente réalité :

 

que la porte de son paradis infernal est certes fermée, mais qu’elle seule en détient la clé.

 

L’officiant accède à la demande qui n’a pourtant pas encore été formulée. Il sait, sent, peu importe, que ce n’est plus une question de temps, mais que l’énergie que ce monde porte est bien ce chemin qu’il est en train d’emprunter.

Il tend son bras gauche, sans même se retourner, happe cette bougie qui ne demande qu’à briller, fait naître la flamme, lui offre le privilège de vibrer ainsi qu’une âme qui se mettrait à chanter. Il sort ensuite de sa poche ce petit sachet, au cordon de ficelle blanche qu’il dénoue sans se hâter. Il en hume le contenu, sans se presser, tel le fumet d’un festin en train de mijoter. Il attrape quelques morceaux de cette poudre grise, toute en légèreté, presque cristallisée, et les dépose au creux de l’encensoir qui l’accueille avec la bienveillance d’un nouveau-né, bien qu’un charbon intense y soit déjà en train de rougeoyer.

 

Et commence la danse.

Et se libèrent les fumées, trames d’une transe qui doit être précieusement écoutée,

 

La violence d’abord, d’un milieu confiné,

Les murs et les interdits immenses, impossibles à dépasser,

Les doutes, le rêves ; les joutes, les trêves,

 

Mais une vie à piétiner, comme une bonne élève à qui l’on demanderait de bégayer.

 

La porte du mausolée s’est ouverte, laissant entrer un filet d’air frais qui agite l’encens et les mirages élaborés. À sa suite avance avec timidité une femme enfant, impressionnée ; un sac bordé de perles colorées, un turban autour de cheveux noués, des chaussures lisses dorées ; un « Bonjour ?! » qui résonne dans le vide du bâtiment déserté.

 

-                Je suis Jasmina, je vous ai appelé. Je viens pour que vous m’aidiez. Où êtes-vous, s’il vous plait ?

 

Le silence comme réponse ; l’absence comme le griffement d’une ronce.

Seule la bougie réagit à cette arrivée, ce souffle qui agite sa flamme avec vivacité, et dessine sur le nuage qui stagne encore au milieu de la pièce les signes qui sauront montrer la voie qui se dessine, avec simplicité :

 

Un bateau tout d’abord, un départ à l’étranger, sous les nuages blancs et légers d’un ciel apaisé, avec l’augure à ses côtés ;

Une école ensuite, tout à se réapproprier ; sa culture, ses racines, tout ce d’où l’on est né ;

L’enseignement enfin, comme une nécessité, de transmission, de lien, d’éducation à laquelle on s’abreuverait sous la morsure d’un obscurantisme forcené, pour résister à l’inculture, à la bêtise personnifiée.

 

La femme enfant n’a pas bougé. Elle est sidérée. Elle a tout vu, et pourtant, que de la fumée, du vent. Elle recule, bredouille, pleure, manque de tomber. Elle est soulagée, elle a peur,

 

Des bras la rattrapent avant qu’elle ne manque de se blesser.

L’officiant l’assoie, lui passe de l’eau sur le front, et lui sourit, bienveillance incarnée :

 

« Vous le saviez, c’est tout, il fallait juste vous le montrer.

Allez à présent, allez trouver ces enfants qui attendent que votre parole soit libérée,

Et montrer leur combien le monde est beau et grand, à explorer et aimer. »

 

La femme enfant rouvre enfin les yeux.

Seule la bougie est encore là pour la saluer.

La femme enfant se lève avec précaution, s’incline pour remercier,

Et part effectuer aussitôt sa réservation pour ce voyage dont elle rêvait,

 

Vers sa destinée.

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