Lavandière

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elle étend son linge et sourit, fière, d’avoir fait tout ce lavage et de pouvoir contempler ce drap blanc qui prend la lumière. Elle pose sa bassine vide sur le bord du lavoir, s’autorisant enfin à s’asseoir. Elle regarde l’eau qui s’écoule, l’onde transparente et ses éclats de lumière. Elle se dit qu’elle a bien mérité de profiter du paysage et de l’air, dont la brise caresse son visage, en une douceur familière.

Elle observe les autres encore à la tâche, qui suent sang et eau pour faire partir quelques traces. Elle sait la fatigue et l’énervement de toute cette énergie dépensée pour qu’un inconnu puisse se regarder dans la glace et se dire : « Vraiment, je suis très beau dans ces vêtements ! ». Elle se force à ne plus compatir, tant elle aussi a eu à souffrir de cette condescendance et de ce mépris, de son absence d’enfance pour pouvoir s’offrir de quoi pouvoir manger et dormir dans un lit. Elle se souvient de cette angoisse, de cette quête permanente pour au moins avoir l’air de paraître vivante et non pas esclave de toutes ces nécessités incessantes.

 

Elle soupire. Voilà qu’elle est encore dans les souvenirs, de toutes ces années écoulées qu’elle n’a pas vues s’enfuir, avec le sentiment d’être toujours à peine née, avec tout à découvrir et à apprivoiser.

Elle songe à tout ce qu’elle a fait pourtant, pour faire vivre sa maisonnée ; des petits matins aux heures grises, des soirées au loin avec ses valises ; des recherches permanentes pour espérer trouver ce qui la verra gagner une croûte suffisante et ne plus paniquer, d’éventuellement se perdre et ne plus pouvoir être considérée, ainsi qu’une fille de ferme que l’on aurait oubliée dans la porcherie cadenassée.

 

Elle se décide tout d’un coup à lever la tête, à ne plus observer ses semblables qui travaillent comme des bêtes. Elle n’est pas tout à fait sereine de se contraindre ainsi à ne plus voir les chaînes qui leur entravent les mains et les freinent. Elle voudrait leur dire qu’ils peuvent les détacher et partir ; que ce qu’elle a vécu, elle, n’est pas la fatalité éternelle ; qu’eux ont le droit de ne pas subir de telles écrouelles ; que plus tôt ils s’en débarrassent, plus vite ils arrêteront de faire le grimace ; que le temps leur est compté, et pas pour le nombre de sous qu’ils pourront amasser, mais bien pour qu’ils arrivent à se libérer.

 

Elle se laisse soudain basculer en arrière. Elle rit sous la surprise de ne plus voir la Terre. Elle n’a plus devant les yeux que le ciel bleu et ses nuages aux formes éphémères. Elle se prend à se perdre dans ces étranges matières, mélanges d’eau et d’air ; se dit que cela doit être agréable de ne plus rien peser, de flotter dans les airs.

 

Elle étend les bras, sent les herbes, les fleurs, et est traversée d’un étrange émoi. Et si elle était aussi partie de cette création-là ? Et si elle était aussi une remarquable créature et qu’elle ne le savait pas ?

 

Elle roule sur le côté, et elle s’enivre des parfums à plein nez. Elle se surprend à rire, ce qui ne lui était pas arrivé depuis… depuis… Encore un souvenir qu’elle devrait oublier… Elle se doute qu’il lui faut à présent enfouir et se délester de tout ce sabir et ces réminiscences sans objet. Elle n’est plus lavandière, plus depuis qu’elle l’a décidé, depuis qu’il lui a été offert ce choix de partir et d’abandonner cette pesante activité, ce poids à porter toute la journée.

 

Elle se redresse. Elle ressent une étrange liesse, comme si l’on venait de la libérer d’une laisse, lui donner les clés d’une armoire magique à ouvrir dans une pièce au sein de laquelle elle vient de pénétrer, sans espoir et sans hardiesse, parce qu’il faut qu’elle soit là, comme à une kermesse, sans comprendre pourquoi tous lèvent les bras et se pressent.

 

Elle remarque un étrange oiseau, qui enchaîne les circonvolutions là-haut, mélange de goéland et de paon, en un festival de couleurs et de chant.

Elle se lève pour de bon et commence à marcher dans la direction qu’a prise ce curieux messager à présent invisible dans les nuées. Elle ne peut s’empêcher de tenter de tourner encore la tête pour jeter un dernier regard sur ce lavoir et ses nouvelles têtes où des remplaçantes ont déjà pris sa place et frottent le linge séance tenante en faisant la grimace ; mais elle manque de tomber de ne pas faire attention où elle met les pieds, alors elle se résout

 

enfin

 

à tout lâcher :

 

les images qui la dégoûtent et qu’il importe maintenant d’oublier ;

les personnages qu’elle redoute et qui l’ont fait pleurer.

 

Elle sent un frisson la traverser, de la tête aux pieds, ainsi qu’un éclair qui viendrait tout purifier. Elle a le sentiment de réapprendre à marcher, à percevoir le sol qu’elle est en train de fouler, à ressentir comme un envol à chaque fois qu’elle lève le pied.

Et elle ne se trompe pas d’ailleurs. Elle ne suit plus un chemin à présent : elle monte un escalier vers le firmament, aux marches translucides et aux volutes impossibles, qu’elle emprunte pourtant avec une joie indicible.

Elle se met à courir sans plus pouvoir se freiner, avec l’évidence que le meilleur est à venir et qu’elle l’a mérité ; qu’il n’y a plus de petit maître, de tortionnaire effarant ; qu’elle va enfin connaître qui elle est vraiment ; que rien ne la retient plus de dire ce qu’elle veut, après toutes ces années à ne jamais réaliser le moindre de ses vœux.

Elle saute, elle fait des bonds, elle se lance dans des grandes enjambées par-dessus les maisons et les étoiles allumées. Elle jubile, elle crie son bonheur, d’avoir su ainsi délaisser tous ces malheurs, ces jours gris et ces pleurs, pour en ce moment faire vibrer son cœur, ses sens, de cette plénitude intense et de cette magnifique transe.

 

Elle s’est arrêtée. Elle est sur une montagne, à son sommet. À sa vue s’offre une contrée avec une plage, du sable à perte de vue, caressant un rivage à l’océan translucide, avec des reflets ténus, de poissons argentés et des trésors saugrenus.

 

Elle est bien, elle n’est pas pressée. Elle a compris que chaque matin est à réinventer, maintenant qu’elle a atteint ce qui l’attendait : la certitude d’avoir pris le bon chemin et la liberté de faire jaillir de ses mains tous les voyages qu’elle désirait, en un miracle justifié.

 

Elle décide de se poser quelques instants, oh pas longtemps, juste de quoi prendre son élan et de s’écrier :

 

«Je me suis libérée ! »

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