La fontaine du Riad

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Étincelante et éclaboussante, la fontaine fait entendre son jaillissement, son bonheur, sa joie d’être ainsi cette source au centre de tout cela : ce riad, cette maisonnée perdue au sein d’un lieu presque nomade, où chacun ne cesse de sortir et de rentrer, comme dans une charade.

Elle est bien ancrée, fière de ses couleurs, de son bassin coloré, de la bonne humeur qu’elle ne cesse de diffuser. Elle ne s’arrête pas aux jérémiades, aux pleurs réels ou simulés de tous ces voyageurs qui l’approchent sans même s’abreuver à son eau pure issue de la roche sur laquelle elle est élevée. Elle coule, elle roucoule, en permanence alimentée de ces ondes qui déroulent l’évidence de la place qui lui est donnée.

Elle ne se rappelle plus la surprise d’avoir été domestiquée, l’étonnante mue qui lui a été imposée. Ce n’était pas une douleur, ce n’était pas une peur, plus la curiosité de se rendre compte qu’il lui était ainsi offert de prendre sa place dans le monde, ainsi qu’une fleur qui se laisse butiner. Elle a regardé tous ces artisans, accroupis, courbés, creuser un chemin au lit de son eau inespérée ; la mise en place de ces canaux, afin qu’elle suive leurs traces pour se frayer un passage vers le haut, et vers l’espace, elle qui n’avait connu que les sombres recoins, loin de la surface et du soleil, si chaud, si beau. Elle a compris ce à quoi elle devait faire face lorsqu’elle s’est élancée vers le ciel, puis est retombée dans une pluie d’étincelles, ainsi que des perles par milliers. Et elle a jubilé.

Elle a alors admiré l’émail et les carreaux dont elle était parée, ainsi qu’une incroyable robe ouvragée. Elle a exploré toutes les courbes et tous les recoins de cette nouvelle tourbe au sein de laquelle elle se devait de germer, en une plante extraordinaire, fluide, limpide et illimitée. Elle a jonglé, tourné, viré, dans une balade pleine d’une perpétuelle inventivité. Elle a ri, elle s’est amusée, inlassable petite fille à qui l’on offrirait la Lune pour jouet.

Elle ne se lasse depuis, elle se mire dans les traces des gouttes d’eau qui rebondissent sur le carrelage, telle une pluie ; elle s’invente mille et une histoires pour chacune qu’elle libère ainsi qu’un arrosoir qui irriguerait tout un peuple de plantes, le jour, la nuit.

Elle est immobile et pourtant elle caracole, par la grâce de ces gouttes folles qui absorbent, qui reflètent l’ensemble du monde, du sol à l’orbe du ciel, en une ronde. Elle s’immerge parfois en totalité dans ces vies qu’il lui est donné de contempler, dans ces pays, cet espace qu’elle découvre soudain, dans un reflet ; elle semble alors changer, se muant en une cascade de glace, ce temps qu’elle prend à voyager, à visiter jusqu’à saisir l’essence de ce qui lui est proposé, affolant tous ses sens en une incroyable transe d’une manière unique, personnifiée.

 

Elle n’a pas besoin de bouger, pas de nécessité d’être autre que ce qu’elle est. Sa source, ses origines sont la force qui lui donne les racines, comme un arbre sans écorce mais qui dépasserait toutes les cimes. Elle est consciente de la richesse dont elle est issue, non pas de diamants et de pièces, mais d’un unique vécu, de ramifications immenses, étendues, qui donnent toutes les réponses, toutes les solutions, y compris à des problèmes non résolus. Elle ne cherche pas à se libérer de ce qui n’est une prison en aucun cas, mais la chance d’atteindre une liberté au-delà de la raison, par la puissance du rêve et de l’imagination. Elle ne ressent pas le besoin de couler jusqu’à la mer, elle a accès à l’ensemble de l’Univers, sans barrière et sans bride, dans un élan intrépide.

 

Peu la considèrent pourtant pour ce qu’elle est. Certains la croient en plein enfermement, triste à pleurer. D’autres la considèrent ainsi qu’un bête caillou, une pierre, comme un ornement aussi distrayant qu’un tas de poussières. S’ils savaient, s’ils devinaient l’énergie et la joie qu’elle contient, qu’elle pourrait offrir en présent s’ils le demandaient, avec la simple politesse, des remerciements, au lieu de la toiser comme une altesse qui serait tombée sur son séant. Elle s’en fiche, au demeurant, plus préoccupée de découvrir d’autres contrées, d’autres continents, à sillonner, à arpenter sans se déplacer cependant ; le voyage n’est que l’image que l’on essaye de traverser, ainsi qu’un miroir aux mirages qui nous échappe dès que l’on tente de l’approcher. Elle, elle le vit, elle le sent, elle peut le toucher, ce miracle permanent de la liberté.

 

Aussi ne considère-t-elle ce petit palais au milieu duquel elle fait des merveilles qu’ainsi qu’un écrin précieux certes, mais rien de plus, rien de moins que ce qu’il est : un tremplin vers demain. Elle n’attend pas de révolution, de transformation, d’extrême mutation. Elle n’a besoin de rien de plus que l’apparat dans lequel elle est venue : belle et nue. Elle s’amuse d’ailleurs de ces multiples bonheurs, d’être à la fois souple et rigide, froide ou languide, calme ou intrépide. Elle peut se réinventer quand elle le veut, en un instant, une seconde, une éternité, un clignement d’yeux ouverts/fermés.

 

Elle est la joie incarnée.

 

Elle se demande parfois où tout cela va le mener, cette connaissance sidérante, cet accès à plus grand, plus déployé. Elle ne peut s’empêcher d’encore rêver à un prince, un inconnu qui comprendrait combien est mince la pellicule qui protège ses secrets et donne accès à ce qu’elle peut offrir de plus pur, de plus magnifié :

 

un amour de toute beauté.

 

Elle n’est pas inquiète cependant, elle ne fait pas de ce questionnement une quête de tous les instants, mais elle sait qu’elle est prête quand arrivera ce moment, où elle pourra continuer à faire la fête, mais différemment : en tête-à-tête avec un homologue charmant, loin d’un esprit de conquête, juste dans le présent, celui où tout est festivité et enchantement,

 

le juste équilibre d’une rencontre hors du temps

où tout ce qui importe est d’être vivant

et où le seul mot qui compte est :

 

« Maman ».

Écrire commentaire

Commentaires: 0