L'enfant

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un enfant joue sur une plage en plein vent.

Il a le rose aux joues et le sourire permanent.

Il empile des cailloux, en un fort, un circuit ou un paravent pour berniques en devenir. Et rien n’est plus important.

 

Il ne fait pas très chaud, en vérité, sur cette plage où les bourrasques ne cessent de souffler. Personne n’est en maillot bain, et surtout pas sous un parasol aux multiples dessins. Quelques passants vadrouillent et promènent leurs chiens. Deux, trois cavaliers galopent comme en patrouille, en faisant jaillir des gerbes d’écume salée.

Cette plage est immense, presque illimitée, sans barrière dans aucun sens, ainsi qu’une invitation à l’arpenter. Elle n’offre que du sable et des dunes à volonté, parfois quelques rochers où les crabes viennent se cacher, afin d’échapper aux vols virulents de goélands affamés.

Il n’est pas question de vacances, ni de repos mérité, plutôt un paysage en déshérence dans lequel on pourrait s’égarer,

 

et pourtant cet enfant semble comme chez lui, sans souci de parents, ni de rentrée. Il est tout à son affaire, le nez baissé, comme s’il n’y avait rien d’autre à faire que l’urgence d’empiler ses galets, de leur offrir de construire un chemin, un palais, puis de tout détruire et de recommencer. Il s’applique, il prend grand soin à ne pas mélanger ceux aux couleurs rouge brique et ceux grisés. Il les trie, il les polit, il les considère tels des diamants inusités, les manipule sans un bruit, la bouche fermée, presque à les hypnotiser dans cette concentration parfaite où seul le présent semble exister, sans plus de contrainte, ni de projet, seul l’instant qui se crée.

L’enfant compile et empile, il bâtit des projets pharaoniques de la taille d’une assiette pour poupée. Tout à son chantier, il ne voit pas en quoi ce qu’il est en train de constituer devrait souffrir du moindre frein, ni ce qui mérite qu’il interrompe son intense activité. Il creuse des galeries, il aplatit un pâté. Il trace des sillons pour fourmis, il termine une enceinte fermée. Il est le maître de son univers, il ne conçoit pas d’autre occupation sur cette Terre : maîtriser son domaine, être le roi et la reine, ne plus recevoir d’ordre de personne, et encore moins de cette cloche qui sonne dans le lointain et appelle à retourner dans ce jardin, ce petit pré carré, bien loin de cette plage qui paraît ne jamais devoir cesser.

L’enfant entend bien ce son, ce carillon, cette interjection de cuivre et de pilon, qui brise le silence et sa concentration. Et cela prend d’énervantes proportions, cette interruption lancinante, ces coups comme ceux d’un marteau sur une planche, qui n’ont pourtant rien à voir avec ce que lui souhaiterait avoir du lundi au dimanche. S’il est parti de cette maisonnée, en cette belle journée, c’est bien pour sentir ce vent, ces embruns salés, prendre goût aux éléments et à la liberté, qu’il se tient sur ce sable encore mouillé de la marée retirée. Il ne comprend pas pourquoi il devrait encore supporter longtemps cette interjection qui ne fait que rendre son plaisir grinçant, avec cette obligation sous-jacente que cette escapade ne serait qu’une incartade, une tolérance concédée, dans une vie d’obéissance et de respect, à la raison et à la science.

Mais lui n’entend plus revenir dans cette direction qu’il a déjà expérimentée : les leçons, l’alphabet ; les récitations, les devoirs corrigés ; il a fait avec sérieux et application tout ce qu’on lui a demandé. Et tout cela pour quoi ? Se retrouver enfermé dans le meilleur endroit : celui de la réussite et du succès, où tous les élus sont congratulés et félicités, alors qu’ils n’ont rien fait de plus que de mettre leurs pas dans un chemin déjà mille fois fréquenté, où il n’y a plus rien à découvrir, ni à s’émerveiller ; où la seule joie est celle où la journée s’achève et l’on va se coucher, avec pour seule perspective celle de tout recommencer, dès le soleil levé, sous les bravos et les vivats de la société où la réussite ne se mesure qu’à l’aune d’une sociabilité respectable et appréciée, où les seules vagues tolérées sont celles d’un rire contraint et coincé face à cette impasse dans lequel la succession des jours s’est enferrée, sans plaisir, ni amour, juste le carcan de la réalité.

Et cela l’enfant n’en veut plus, il n’en peut plus. Il n’est pas parti de ce jardin aux massifs parfaits : il s’en est enfui sans lendemain, dans l’urgence d’une survie face à un destin qui n’est en rien ce qu’il a rêvé. Car quelle que soit sa courte vie jusqu’à présent, sa brièveté, il a ce sentiment que tout est à recommencer, non pas qu’il ait failli ou raté, mais que tout ce qu’il a accompli n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’il pourrait : faire de chaque jour un bonheur, et non pas ces murs gris comme la peur, de déchoir, de décevoir, d’absence d’espoir. Il ne se sent pas différent, ou plus grand ; il ressent simplement l’intense besoin

 

d’être vivant,

 

et non pas cet immuable pantin vêtu de blanc, comme un saint ou un paravent, rempart pour des corps qui voient en lui un espoir de redevenir comme avant, jeunes, à la peau lisse comme un miroir, ainsi qu’un magicien qui ferait réapparaître le lapin à la fin de son spectacle du soir.

 

Alors l’enfant se bouche les oreilles, il ne veut plus que ce carillon lui crie, lui rappelle comme une regain, un poison, que son rôle et sa place sont celles dans lesquelles il doit mettre ses traces, sans déborder, sans ciller, en un mimétisme parfait, en une reproduction à honorer ; être ainsi que ses pairs, être celui qui poursuit la construction de son petit enfer, sans gesticulation, ni cri, juste la parfaite caricature de ce qu’on lui dit : soigner, piquer, réparer et continuer à l’infini ; une parfaite machine, sans plus de cœur, sans plus de vie, sans plus d’ardeur, sans plus d’énergie, le simple petit rouage indécelable dans une usine qui donne le tournis.

Alors l’enfant veut créer son propre soleil, sans qui que ce soit pour le commander, même si ce choix rendra un moment le quotidien moins agréable, parce qu’à la marge de ce qu’il connaît, parce qu’inconfortable à appréhender, puisqu’il n’y aura plus de routine, plus d’agenda surchargé, mais bien une nouvelle aventure qui se dessine, chaque matin, comme il l’a décidé.

Alors l’enfant empile ses cailloux, ses galets, se concentre ainsi qu’un bébé qui sort du ventre de sa mère et doit de toute urgence respirer, dans ce nouveau monde au sein duquel il vient de s’incarner. Lui est grandi, lui est sur ses deux pieds et pourtant, il lui semble qu’il a tout à redécouvrir, tout à tenter ; ce sable qui glisse entre ses doigts et dont cependant il fait un palais aux murs droits et aux créneaux variés ; ces galets plats qu’il voit monter sur une pile pour faire jaillir une tour colorée ; ces berniques de toutes tailles qu’il regroupe et recentre comme pour une bataille dont le but serait de voler. Il se sent démiurge, il se sent divinité, par le simple fait d’enfin décider de ce qu’il fait, et de ne plus hésiter,

 

À assumer ses désirs, ses envies, sa curiosité,

De sentir le sang battre à ses tempes comme jamais,

Ainsi que l’on pénétrerait dans un temple aux fenêtres fermées, quand soudain tous les volets sont ouverts et que la lumière rentre à flot pour le transformer en désert, en dunes blondes, en lune ronde, en vaste monde, avec en son cœur,

 

une joie profonde et un pur bonheur.

 

Aussi l’enfant sait qu’il ne rentrera plus, qu’il n’est plus question de rejoindre ce paradis perdu, que ce qui l’attend est ce qu’il tient dans sa main, sur cette plage, en plein vent,

 

une aventure jamais vue, parce que sans précédent :

 

oser décider de qui l’on est et de ce que l’on ne veut plus,

 

dans une urgence de tous les instants, comme un incendie qui consume le présent pour l’inventer sans reniement, dans le juste équilibre de ce qui a si longtemps été tu,

 

que grandir n’est pas tuer ses parents, mais leur montrer ce que l’on est devenu,

grâce à leur expériences et leurs conseils sûrement,

mais surtout grâce à ce qui est venu,

 

l’inspiration et le courage de regarder dans la glace

le résultat de cette mue :

 

être enfin soi, droit et nu,

sans plus de peur, ni d’effroi,

 

mais l’équilibre d’occuper la place qui nous est due.

 

L’enfant se lève alors, il enlève les mains de sur ses oreilles. Il sourit de toutes ses dents, car il vient de se rendre compte que le vent est tombé et que vient d’apparaître le soleil, aussi qu’il est train de chauffer avec douceur, ce corps mis à mal par l’inquiétude et la peur de ne plus savoir ce qui est juste et ce qui est une erreur, du matin au soir, dans une pesante torpeur.

Il décide d’enlever son manteau, qui lui pèse à présent tel un vieil oripeau malodorant. Il jette ses chaussures aussi, au loin dans l’océan et ne peut s’empêcher de rire aux éclaboussures qui jaillissent de cet événement. Puis il se met à courir en criant, après les mouettes, après les goélands, dans un sentiment de fête et de libération puissant. Il n’entend même plus cette cloche à présent. Il n’y a plus que son cœur, vibrant et pulsant, intense et rayonnant. Il réalise d’ailleurs que la plage a retrouvé des couleurs, que les rochers se sont évaporés, dans un grand tourbillon de vapeurs. Il ne demeure plus qu’un ciel d’un bleu parfait, lumineux et doré .

L’enfant cesse sa course un instant, lève le nez au vent, rit encore, saute comme s’il avait vaincu la mort, et qu’il soit le preux chevalier matamore. Il tourne, il danse, presque en transe, s’écroule par terre, de rire et d’émotion intenses.

 

Et il s’arrête, tend l’oreille.

 

Un autre éclat a retenti, similaire au sein, comme un écho intemporel.

 

L’enfant se redresse, regarde autour de lui, et s’émerveille : des dizaines, des centaines d’enfants font comme lui la fête, comme si ce jour était celui où l’on brisait ces chaînes, brillantes, de superbes atours, mais pesantes et oppressantes, ainsi qu’un frein sans pareil, non pas à vivre ou exister

 

mais à être vraiment tout ce que l’on pourrait.

 

L’enfant se remet sur ses pieds. Il fait de grands gestes, exprime le plaisir et l’envie de rencontrer ces autres qui viennent de se manifester. Il n’a pas à attendre : ils arrivent tous à sa rencontre, l’entourer, l’embrasser, s’émerveiller de ce que lui aussi ait osé, quitter ce nid, cette sécurité, mais pour bien plus vaste, bien plus mérité :

 

Être au sein de l’espace, de son immensité,

Mais à sa juste place,

 

Celle que l’on a choisi d’occuper,

Où être n’est pas différent d’exister,

Où naître est à chaque instant une réalité,

À soi, aux autres, à l’Univers entier

 

Où les seuls mots qui importe à présent sont :

 

« Je me suis trouvé,

intense et vivant,

 

libéré de mes préjugés ».

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