Edelweiss

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une fleur étrange et un peu touffue se balance au gré du vent, sur le bord d’un talus. Elle oscille et s’agite, dans une danse qui n’a ni sens, ni rite. Elle se laisse aller sans résister, au souffle des bourrasques glacées.

En ce jour d’avril, la fleur se demande si cette agitation permanente est bien utile, usante et drainante, au risque de briser sa tige fragile, de lui faire dévaler la pente et finir parmi les jonquilles, dans le parterre parfait et cadré de cette maisonnette inhabitée. Elle voudrait bien que le temps se calme, lui offre un répit, comme un charme qui permet d’oublier ses soucis, les larmes et les cris, mais elle ne peut lutter contre cette atmosphère qui cherche à tout mettre par terre, à purifier l’air et apporter la lumière à tout prix, à chasser les nuages et la pluie, à faire du ciel ce bleu paradis.

Alors la fleur s’accroche, résiste, plonge ses racines autour de la roche, tâche de tenir bon jusqu’à ce que cessent ces rafales en succession. Elle est habituée pourtant, à ce climat contraignant : insoutenable et gelé durant chaque nuit qui apparaît, puis doux et rassurant lorsque s’annonce le soleil levant ; mais depuis plusieurs jours, cette alternance semble lui jouer des tours ; il n’y a plus d’équilibre qui tienne, il ne reste que ce froid pérenne, cette succession de frimas comme des chaînes, où il n’est plus question de plaisir, ni de douceur, mais de lutter contre le dessèchement et la peur, de ne plus arriver à tenir, face à ces douleurs qui semblent ne plus devoir finir, en un manège infernal où le bien aurait laissé la place au mal, sans issue, ni espoir qu’enfin se dévoile un nouveau jour tel un miroir, un repère et un message, qu’a été dépassé ce passage, cette frontière qui autorise à oublier les épreuves loin derrière.

Pourtant, ce jour n’arrive pas. les températures baissent et ne remontent pas. La fleur est certes armée pour cela, de ses feuilles drues et de son duvet qui chatouille les doigts ; mais elle est lasse de ce combat, elle est usée de ne devoir jamais baisser les bras, pouvoir s’abandonner sans plus rester droite et figée. Elle contemple parfois ces jonquilles, au pied du mur de cette maison dont les fenêtres brillent, de givre et de glace, marques de ce froid tenace. Elle les envie parfois, d’être ainsi ensemble, groupées, en une tribu improvisée, mais qui permet de ne pas se sentir seule face à l’adversité. Elle en arrive même à jalouser leurs couleurs, elle qui n’est que blanche, avec cette minuscule tache de jaune dont la pâleur n’autorise même pas de symboliser le bonheur. Et puis elle se sent seule, ainsi qu’un symbole de deuil, rare et préservée peut-être, mais aussi fragile que le verre d’une fenêtre, à la merci du premier isard qui la broutera par hasard, ou la simple marmotte qui arrachera sa botte, en un jeu sans conséquence, mais qui l’ouvrira à la souffrance.

 

Alors parfois la fleur rêve que tout cela cesse, sans préavis, dans le soulagement d’une promesse que s’achèvent tous ces tourments et que son existence n’est plus ce combat de chaque instant, contre les doutes et le froid, de savoir pourquoi l’on est vivant, en ce moment, ici-bas, au-delà de l’entendement, avec pour unique perspective de devoir encore et toujours lutter pour exister, à la lisière de l’épuisement et de l’opiniâtreté, sans même de plaisir ou de joie d’avoir réussi à ne pas sombrer. Elle se voit alors se dissoudre, s’envoler comme de la poudre et monter vers ce soleil qui l’attire telle une abeille. Elle se sent légère, sans plus de combat à mener, ni de guerre. Elle n’est plus qu’un souffle, aérien et serein, sans avoir à se demander si elle verra demain, si elle survivra à cette journée ou n’en verra pas la fin. Elle se sent éphémère alors, et se dit qu’il ne peut y avoir pire que la mort, puisque cette vie est déjà un enfer, à lutter contre la Terre entière, les températures glaciales, le premier animal qui voudra la dévorer, le promeneur égaré qui va la piétiner.

Mais cela n’arrive pas. À chaque jour qui se lève, elle est là. Elle ne choisit plus d’être ou de baisser les bras. Elle accueille les heures comme elle doit : une fleur qui enchante et illumine l’endroit où elle a planté ses racines, par hasard ou par choix, dans une grâce divine. Pourtant, ce n’est pas ainsi qu’elle le perçoit. Elle ne voit que son épuisement à essayer de rester là, fragile et fugace, au sein de cet immense espace ; ténue et presque invisible, à la fois emblème et cible, mais si solitaire qu’elle se demande si elle n’est pas la seule sur cette Terre, où tout ce qu’elle perçoit n’est que ce roc et ce froid, sans perspective, ni possibilité de s’en affranchir, en dépit de son profond désir, de liberté et d’évasion. Elle ne veut pas être ce symbole de pureté, ce végétal en cristal de beauté. Elle ne souhaite, ni n’espère avoir à affronter d’hiver à ces altitudes où le printemps semble aussi riant que sur la Lune, tranchant et silencieux, sans la moindre possibilité de se poser un peu, au risque de finir en un amas fibreux, desséché et honteux, un échec pour avoir voulu être heureux.

Elle ne sait plus que faire, pour faire de cet endroit son Éden sur Terre. Partout où elle tourne le regard, elle ne voit qu’immensité et falaises à affronter ; même cette petite maison paraît bien fragile en comparaison ; d’ailleurs elle n’a jamais croisé d’habitant, adulte ou enfant ; juste cette construction installée ici en dépit de toute raison, avec ces jonquilles en provocation, dans cet environnement hostile et sans ligne d’horizon.

 

Aussi n’en peut-elle plus, de cette voie sans issue, de devoir n’être que par fatalité, ici et là, sans autre choix que de continuer, face à une telle adversité. Elle n’en a cure de sa beauté, qui ne la rend ni heureuse, ni libérée, juste un poids de plus à porter, car elle n’est même pas autorisé à se cacher ; il lui faut montrer ce qu’elle est, parce que c’est ce pour quoi elle a été créée : afficher sa singularité, avant de disparaître, sa brève existence achevée.

 

Cette fleur n’est plus que le mirage de ce qu’elle pourrait, en une image sage d’un décor parfait, et elle n’y peut rien changer, dans l’obsession qui la ronge de s’en échapper, à vivre chaque journée tel un mauvais songe à passer, sans plus d’ambition, ni d’entrain à espérer. Elle n’arrive plus à rêver, à vouloir ce qu’elle pourrait, dans un geste qui effacerait le noir pour une lumière dorée, à égrener les heures comme des couperets, et une volonté que tout puisse enfin s’arrêter

 

parce que son existence lui semble sans objet, comme une danse dans le silence d’un soir d’été, irréelle, absurde, au bord de l’inconvenance, une provocation vaine et datée.

 

Mais à se lamenter sur son présent, sur ses vœux et ses regrets, elle en oublie de considérer l’évident, de remarquer que pas un jour n’est semblable à celui qui est passé, que si elle croit qu’elle lutte contre le diable, il y a pourtant bien longtemps qu’il l’a oublié, trop occupé comme elle a se bâtir sa propre géhenne intenable, alors que le bonheur est à portée, ni fugace, ni misérable,

 

juste à accepter.

 

Cette fleur qui s’imagine seule et stigmatisée n’a pas vu qu’au-dessus du bouquet touffu qu’elle constitue, s’est construit un nid d’aigle incroyable et rare ; et qu’elle en est la phare, le point de repère qui permet à ce maître des cieux de retrouver sa place quand il veut.

Cette fleur qui se croit particulière et bizarre n’a pas réalisé qu’autour d’elle s’étalent tout autant d’espèces rares, gentianes et joubarbes qui ont transformé ce coin de rochers en un arc-en-ciel coloré, et qu’elle participe elle aussi à ce festival de beauté.

Cette fleur qui se persuade que l’ensemble de la faune lui veut du mal n’a pas aperçu ce crottin de bouquetin passé un matin qui la nourrit et lui prodigue ces nutriments fabuleux qui l’aident nuit après nuit.

Cette fleur qui a décidé que le temps ne serait que vent et glace sans arrêt n’a même pas eu l’occasion de sentir que le soleil commence à darder ses rayons dans sa direction et que chaque journée qui s’écoule la rapproche un peu plus d’une chaleur comme celle d’une foule, dense, généreuse et en action.

Cette fleur qui considère la glace telle une ennemie qui trucide sans laisser de trace n’a pas compris qu’au premier éclat de lumière, cet ennemi aussi transparent que du verre se dissout et se dilue, lui donnant mieux de la pluie ; une eau pure en continu.

 

Rien n’a changé pourtant, dans ce monde que cette fleur considère tel un enfermement.

Tout est cependant différent, par un regard qui n’est plus pleurnichard ou fuyant, mais qui observe en face la réalité et ose l’affronter, non pas pour s’en plaindre, mais pour s’en glorifier et ne plus feindre d’être maltraité.

Il n’y a pas de malédiction ou de torture sans raison ; il n’y a que la Nature et ce que nous en faisons ; un combat ou une caresse, un effroi ou une liesse. Fleur ou enfant, la question n’est pas le pourquoi du comment, mais bien de vivre chaque jour ainsi qu’un voyage, dont nous choisirons les bagages : récrimination ou liesse, lamentation ou happiness.

 

Un edelweiss comme un symbole de ce qui nous affole : cette incompréhension à appréhender notre condition, de la naissance à la transfiguration.

Un edelweiss comme un repère dans nos vies et ce que nous pouvons en faire : ne pas fuir, ne pas se lamenter, mais oser accepter ce qui nous est donné pour le dépasser.

Un edelweiss comme un message : que nous sommes nos propres maîtres, quels que soient les obstacles que nous affrontons bille en tête, et qu’il est plus simple de s’en glorifier,

 

parce que nous sommes tous extraordinaires, edelweiss, jonquille ou jonc de mer, et que ce que chacun de nous porte est bien plus grand que ce que nous apercevons de la sorte, de notre point de vue minuscule, qui a tant de mal à prendre du recul.

 

Alors osons oublier toute raison et considérer que notre juste place n’est pas celle à laquelle nous rêvons, mais bien ce que nous faisons, jour après jour, heure après heure

 

car c’est ainsi que nous rencontrerons notre bonheur, qui ne nous a jamais quitté, qui est toujours à nos côtés et que nous nous obstinons à ignorer.

 

Être d’abord ce que l’on peut est le premier pas pour être heureux.

Cessons de comparer et soyons prêts à accepter que nous ne pouvons pas changer le monde de manière instantanée, mais qu’en revanche, nos perceptions, nos actions sont faciles à reconsidérer,

 

Et qu’il s’agit du premier pas vers la félicité.

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