Sur le flanc

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Posé sur des coussins, presque allongé ;

L’équilibre ne tenant que d’une main, l’autre paralysée ;

La tête ailleurs et le corps pétrifié, une espèce de dormeur tente de faire croire qu’il tient sa vie rêvée.

 

L’homme s’est échoué là, faute de savoir quoi faire de ses bras. Il s’est dit que cette méridienne serait bien la dernière chose qui s’accommoderait de ses fariboles, ayant épuisé tous et toutes de ses élucubrations insensées. Il a pris la pose, manière de dire : « Viens là si tu l’oses ! » et continue de sourire, en dépit d’une atmosphère morose et d’une situation de pire en pire. Mais n’est-il pas dit qu’il faut voir la vie en rose et continuer de souffrir ? Alors il se la joue grandiose et persiste à prétendre qu’il a connu pire, en une sorte de pied tendre qu’un groupe de sauvages mettrait à rôtir.

Il salue et se gausse de toutes ces épaules qui se haussent, devant sa posture de dandy qui n’a rien compris. Il commande à boire et à manger, tandis que lui continue de se déliter. Il met de la musique trop forte, pour que les décibels emportent ses pensées avant qu’elles ne sortent et ne le ramènent à la réalité. Il se sent choyé et entouré, alors que l’endroit menace de se déserter, qu’il ne reste plus que lui et sa petite folie.

 

L’homme n’a pourtant rien d’un pleutre ou d’un fou furieux. Il peut séduire et rendre heureux qui il veut. Mais il a atteint un stade où ce qui n’était qu’une bravade finit par devenir un style de comportement qui fait de lui un inconscient.

 

Il est capable d’être un ange ou un diable, non pas d’une manière simpliste ou binaire, mais dans un sursaut qui l’emmènerait hors de la piste en traînant derrière lui toutes ces figures tristes, ces bourreaux qui vous enkystent et vous empêchent de vous envoyer en l’air.  Alors pourquoi tire-t-il encore tous ces boulets qui le freinent et lui ligotent les pieds ?

Il est en mesure de tailler un quotidien banal en aventure, transformant une prison et ses murs en végétaux à foison au beau milieu de l’air pur. Alors quelle est la raison qui fait qu’il porte encore ce masque, qui lui coupe la lumière et les sons ?

Il draine avec lui une énergie et un souffle béni, revivifiant les espaces où se tapit la nuit, lardée de gémissements et de sombres cris. Alors en quoi se contenter de petits pas avec une minuscule lanterne allumée servirait à grandir et à construire plus grand que soi ?

 

L’homme commence à s’agiter, sur son espèce de sofa. Il sent que sa tête se met à tourner et qu’il ne distingue plus le haut du bas. Il tente de se raccrocher à ce qu’il connaît : ce vase bleu et doré, ce petit et doux bonnet, ce chat qu’il aimait écouter ronronner ; mais rien de ce à quoi il essaye de se rattacher ne lui procure la moindre sécurité ; au contraire, il perçoit que tous ces souvenirs sont en train de se déliter et menacent de ne plus revenir s’il persiste à vouloir les sommer de tapisser et garnir le vide dans lequel il est sur le point de sombrer.

Il décide d’essayer de se lever, mais manque de se vautrer, les chevilles prises dans une espèce de tissu chamarré dont il n’avait même pas perçu combien il le ligotait. Il entreprend de tenter de s’en dépêtrer, mais ne fait que renforcer l’entrelacs incompréhensible qu’il peine à démêler, dans une bataille risible entre chiffons et chiffonnier.

Il renonce à son projet, se tasse comme s’il avait reçu un coup de semonce et se faisait gronder. Il se sent ridicule et un peu honteux de se trouver ainsi dans un état si piteux, infichu de même faire un pas ou deux. Il regarde autour de lui, s’il lui reste quelques amis. Il constate dépité qu’il l’ont tous laissé tomber, ce dont il ne peut que se blâmer, insupportable comme il l’a été, invivable et enfant gâté. Il refuse cependant d’en endosser la responsabilité, pestant contre une si lamentable humanité, râlant d’être si mal accompagné, geignant de ne pas être aidé.

 

L’homme se vautre derechef sur sa couche, tête-bêche, ainsi qu’un ours qui voudrait ressembler à une flèche, une poutre qui se prendrait pour une bêche, un boutre qui s’imaginerait une calèche. Il est inconstant et versatile, il se veut une étoile qui brille, il s’espère dans la clémence divine, en une espèce de cador légitime à qui l’on passerait tout parce qu’il est remarquable, après tout. Il se roule en boule, grommelle comme s’il avait du grain à moudre, se rebelle en se voulant la foudre, mais se rapproche plus d’une poubelle que d’une tapisserie à coudre. Il ne se rend même plus compte combien il est pitoyable à jouer ainsi la montre, pour qu’un autre matin se lève, qu’il se réveille en plein rêve, enjoué et guéri de la maladie de la vie, ces symptômes qui tiquent tels des métronomes ou un papillon sur une vitre, marquant la fatalité qu’à jouer et faire le pitre n’empêche pas le temps de couler et les espoirs qui se délitent, partant en fumée en une insurmontable fuite. Il n’y a plus d’alternative possible : sombrer de manière risible ou enfin assumer ce que l’on est : peut-être pas ce que l’on avait espéré, mais au moins vivant et en bonne santé.

 

L’homme pousse un cri : il vient de recevoir un saut d’eau sur le coin du museau et s’ébroue comme un oisillon dans son nid. Il cherche le responsable de ce crime qui ne saurait être permis, afin qu’il le châtie et ainsi persiste à faire diversion, oublie la cause, la raison de cette soudaine pluie :

 

qu’il revienne à la réflexion,

qu’il accepte sans compromis,

 

qu’il a assez joué toutes ces saisons à gâcher sa vie.

 

Des trombes d’eau envahissent à présent son horizon, en un rideau gris : l’homme devient Noé, aussi insignifiant qu’une fourmi tant qu’il n’a pas élaboré et construit cette arche qu’il a promise.

La crue menace maintenant, et cette méridienne a tout du radeau paumé en plein vent, à la dérive avec son capitaine inconstant. Il part pour ne regagner aucune rive tant que son unique passager s’obstine à se comporter en enfant, de caprices en crises répétées, épuisant.

Les vagues enflent et ondulent en crêtes monstrueuses et majuscules, prêtes à broyer ce fétu puéril et ridicule, dont le seul occupant continue à brailler, gesticule.

 

C’en est assez : le frêle esquif chavire, son pseudo-marin bascule ; de l’eau pour tout air à respirer, du froid pour tout compagnon pour le pleurer.

 

Et le silence.

Et la sentence :

 

Tu ne mérites pas ce que tu as, tant que tu ne fais pas l’effort de regarder en toi, ce qui te rend puissant et fort, au lieu de geindre et courir après ce qui te dévoie : un paradis de soupirs où meurt toute joie,

Parce que la quête du désir n’est pas une fin en soi, qu’une goutte où tu te mires et dans laquelle tu te noieras.

 

Alors saisis cette chance qui t’est offerte, de quitter cette prison, d’ouvrir grand les fenêtres, à moins que tu ne préfères que cette histoire soit ton oraison, funeste et bien piètre conclusion de tout ce que tu pourrais être :

 

L’immense et remarquable champion de toutes les quêtes,

Capable d’atteindre l’horizon et d’y faire jaillir la fulgurance de mille fêtes,

 

Belles et intenses comme la création d’un nouvel être.

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