Pousser la porte

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Pousser la porte à deux battants et s’étonnant de voir le soleil levant.

Tirer les rideaux occultant et rester bouche bée de contempler l’océan.

Accueillir un flot de lumière balayant la poussière et enfin se sentir vivante, entière.

 

L’orage est passé, les tourbillons de vent éloignés ; le souffle de la tempête n’est plus qu’un grondement au fond de la tête. Il ne subsiste dehors qu’un silence vaste et apaisé, comme un trésor d’une aventure à réinventer.

 

Il est temps d’avancer.

 

Le cataclysme a été intense, épouvantable, inexpliqué. Il a renversé les certitudes les plus stables, les vérités immuables pour ne laisser subsister qu’un peu de sable, gorgé des larmes versées, et toi, incapable de te relever. Il a tout emporté, les envies, les projets, tout ce qui donnait un sens à la vie et qui souriait, n’offrant plus que les grincements amers des regrets, en une potion mortifère et insensée. Il a posé son empreinte, sa marque, comme le linceul glacé d’une défunte qui cache à tous ce qu’elle est, après cette inimaginable traversée d’une existence effrénée. Il se gargarise de cette terreur qu’il a forcé à intégrer dans ce cœur qui avait tout osé, les voyages, en explorateur, du monde tel qu’il est.

 

Et pourtant…

 

cette catastrophe naturelle est bel et bien partie au loin, trouver de nouvelles victimes, d’autres paradis à dévaster sans préavis, pour se repaître de tous ces cris, ces pleurs, ces drames et ces oublis,

 

et tu restes ainsi, prostrée, anéantie, avec l’impression que tout ton paysage est gris, un songe qui se dissout dans l’infini, où plus rien ne bouge, où tout est fini, dans le noir, le rouge, un néant de particules imprécis. Tu ne veux plus rien, ou plutôt bien au contraire, que tout ceci ne soit jamais survenu, ainsi qu’un miracle jamais vu, qui ferait renaître des cendres les flammes d’un feu immense à pierre fendre, éblouissant et intense, celui de ton amour d’enfance. Tu sais tout cela puéril, ridicule, sans une once de bon sens, de recul, à l’encontre de toute la science et ses opuscules ; mais quand bien même, tout plutôt que cette douleur qui vire à la haine, ce sentiment de malheur qui te détruit et t’entraîne jour après jour, heure après heure, dans un déferlement de souffrance, de peine de dénis, insupportable, dément, irréel et pourtant bien là, dans tes veines à chaque pulsation que le sang entraîne, hurlant à l’unisson cette terreur face à ce phénomène, ce monstre qui te broie sous ces chaînes de plomb. Tu n’en peux plus, tu voudrais que cela cesse, d’une manière jamais vue, dans une fabuleuse liesse ; mais tu es exsangue, mais tu as envie de te pendre, d’arrêter ce manège démoniaque qui te rend foutraque, te lamine et t’humilie jour et nuit ; alors tu cherches partout de quelle manière couvrir le bruit qui te rend fou, de cet amour qui est perdu dans la nuit, sans plus de lueur, sans plus de bruit, d’étreinte et de sueur, de celle qui fait que l’on sait que l’on est en vie, vibrant et rayonnant, parce que partagé, réuni.

Alors cette prostration, cette envie d’annihilation, ces persiennes fermées, ces oreilles bouchées, ce cœur figé, tremblant, à la merci du premier frémissement que peut-être, tout cela ne serait qu’un cauchemar qui traverse la tête, sans rapport avec la réalité toute bête, que tout va revenir, tout repartir, tout rejaillir, sinon à quoi bon, à part mourir ?

 

Ou pourquoi pas débrancher le cerveau, cet accessoire qui vous pourrit le plus bel damoiseau et vous le couvre d’écrouelles pour qu’il ne ressemble plus qu’à un cadavre sortant du tombeau ? Ne plus avoir à penser, ne plus avoir à se souvenir de tout ce qui a été et ne pourra jamais revenir, sauf à régresser jusqu’à pourrir. Ne plus devoir faire, ne plus arriver à regarder en arrière, ne plus se tenir debout, même si se déchaîne l’enfer de bout en bout. Qu’il n’y ait plus de moi, plus de vous, qu’un immense gloubiboulga indigeste partout, dans lequel on patauge avec dégoût. Que le monde soit ce qu’il est, fol et fou, moche et laid, entre haine et mort partout, dans une géhenne, les pieds dans la boue et la tête dans une poubelle, au sein des égouts.

Que chacun puisse expérimenter aussi ce qui te traverse ainsi qu’une lame rouillée, qui empeste et grouille de vermines patentées. Que tous se rendent compte combien ce sort qui s’acharne sur toi est ignoble, injuste et ne mérite que crachats et insultes. Que la meute grouillante d’indifférence, anonyme et absente se torde et hurle de douleur ainsi que tu le vis, en une mort avant l’heure alors que tu avais droit au bonheur.

 

Ou alors pousser la porte et laisser la lumière sécher tes larmes mortes et caresser ta peau, avec une douceur qui te rend plus forte.

Ou alors tirer les rideaux occultants et sourire à la joie que tu découvres, face à cet enfant qui roule sur l’herbe et veut en découdre, armé d’un balai qui sera la foudre.

Ou alors accueillir un flot de lumière qui te lave, te nourrit, te transforme en voilier majestueux et intrépide, toi qui te croyais une épave broyée et vide, prête à embrasser toutes les aventures, tous les défis, pour découvrir ta vrai nature, celle qui te tient en vie,

 

Que tu es une magicienne sans armure, que rien ne peut détruire,

Que tu as la peau dure et le sourire joli,

 

Que tu vibres de plaisir et de joie,

À être celle qui a enfin réussi à dépasser tout cela, non pas en le niant, l’oblitérant, mais en plongeant les mains dedans, pour en ressortir ce joyau, ce diamant, l’essence d’un nouvel enfantement, la richesse de l’actuel présent, la vérité de tes sentiments,

 

Que tu brilles et tu étincelles en étant juste à ta bonne place,

Belle et éternelle, celle qui permet de te regarder dans une glace et de dire :

 

« Je suis immortelle »

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