Non loin de la plage

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une vue sur l’océan, immensément grand ;

Un fouillis de taillis qui entravent ce paradis ;

Un geste, un acte à faire pour enfin cesser de se cacher derrière.

 

La plage est belle, lumineuse, propice à des joies et des confidences heureuses. Elle est vide pour l’instant, sans plus d’enfants, ni de parents ; sans ballon qui rebondit, sans cri, sans bruit. Elle ne laisse que le vent du large balayer ses dunes sans outrage, sans que cela l’importune, ni ne la mette en rage. Elle attend que son visiteur daigne dépasser ces frondaisons et sa peur, cesse de s’en remettre à sa raison et ose renoncer aux malheurs, aux désillusions qui le plombent heure après heure. Elle le voit là-bas, à moitié agenouillé, croyant qu’on ne l’aperçoit pas, tout plié qu’il est, recroquevillé dans un bosquet. Elle s’en amuserait presque, de cette timidité titanesque, de cette pudeur indigeste. Elle se demande bien pourquoi il s’inflige tout cela, à jouer au petit, à se prendre pour riquiqui, à vouloir presque disparaître dans ce tamis, de feuilles, de ronces, de taillis. Elle n’est pas pressée, elle. Elle a l’éternité de celle qui sait que l’écume ne fera que passer, caresser ses dunes, les chatouiller, puis retourner à la brume qui va la transformer, la brasser, l’emporter par-delà la Lune, à son lever, pour ne laisser qu’un reflet d’argent et  de frissonnement.

Alors elle retourne à ses rêves, à ses envies sans trêve, sans Mistigri, où le soleil qui s’achève cède la place à un ciel étoilé, digne des songes d’une nuit d’été, vaste, discret et détenteur de tous les secrets, présents, futurs, passés, reliés par ce fil invisible, ce trait qui nous rend tous invincibles parce que liés. Elle plonge dans cet infini parfait, où celui qui veut peut devenir ce qu’il a choisi, héros valeureux ou ennemi honni, parce qu’ainsi tout est permis, sans plus d’entrave de discours interdit ou de parcours en catimini, au lieu de courir sans détour vers ce que l’on s’est promis.

Elle patiente, posée, alanguie, le temps que ce visiteur sente que ce qui vient à lui est d’une saveur entêtante et gorgée de parfums inédits, comme le goût d’une amante au sortir de la nuit, où ne subsiste plus que le plaisir intense et la jouissance des interdits. Elle profite de ces ondes de chaleur qui remontent du sable et incitent à la torpeur dans un sommeil inclassable, mélange de bonheur et de douceur réunis. Elle s’étire, elle se love dans cet espace béni, où toutes les douleurs coriaces ou les traces de parcours maudits se dissolvent en douce sans un bruit, ne laissant plus place qu’à l’amour et à la vie, avec tout ce qu’il a y autour de minuscule, de petit, qui prend soudain toute l’ampleur qui lui est impartie.

Elle jette de temps en temps un œil sur ce visiteur qui semble en deuil, alors qu’a jailli le printemps, qu’il importe de brûler les linceuls de ce qui devient pesant et ne sert plus que d’écueils sur lesquels viennent se briser les flots écumants d’une énergie et d’un nouvel élan. Elle ne le plaint pas, elle n’est pas là pour cela, mais elle ne peut s’empêcher de trouver bien bas de s’autolimiter, au lieu de faire jaillir la force et l’énergie qui nous ont toujours habités. Que de gâchis ! Que de piètres ambitions piétinées ! Toutes ces années passées à ne rien décider et maintenant que tout est ouvert, ne pas oser avancer ? Elle rit de cette absurdité et préfère de loin retourner s’amuser, avec des oisillons dans leur nid, avec des poissons dans un tournis, avec ce qui donne de la joie et de l’émotion, sans les soucis, dont elle n’a plus que faire maintenant que s’achève la nuit.

Car le soleil pointe à nouveau à l’horizon, dans son ronde infinie, dardant de mille éclats ses rayons qui repoussent la nuit, déchirant les illusions et renouvelant la lumière inouïe. La plage tremble d’émois devant ce spectacle dont elle ne se lasse pas, face à cette splendeur qui touche au cœur de soi, sans conscience, ni du jour, ni de l’heure, juste l’évidence d’être là, sans le bruit, ni la fureur, au centre du monde et de soi, dans la boucle de cette ronde que fait que l’Humanité avance pas à pas, à la clarté de cet astre qui offre tout ce qu’il a.

Le vent se réchauffe petit à petit, se transformant d’une brise fraîche en un alizé en volutes, dissipant ce qu’il restait du gris, avec pour seul et unique but de ramener le ciel bleu avec ce soleil qui luit. La plage ne prend même plus le temps de s’occuper de ce visiteur qui semble à présent figé dans une stupeur qui tient de l’entêtement, à ne pas vouloir de ce qu’elle lui donne de bon cœur et qu’il refuse obstinément. Elle le voit, plié en deux derrière son petit buisson poussiéreux, elle l’entend gémir qu’il ne sait pas comment aller de l’avant… Le benêt : en mettant un pied devant ! Elle se dit qu’elle a peut-être fait le mauvais choix, de croire qu’un être libéré de tout ce poids porté depuis de si longues années serait reconnaissant et viendrait la serrer dans ses bras. Elle en vient à se demander si cet homme est un adulte ou un bébé, qui confond bête de somme et liberté d’être soi. Elle s’en énerverait presque de cette intelligence dont la conscience tient de l’indigeste, à vouloir tout le temps maîtriser ses dires, ses gestes, sans même saisir qu’à la fin, tout ce qu’il reste est d’avoir accompli ses désirs et non pas serré les fesses. Elle choisit de nouveau d’embrasser la vie et de ne plus se préoccuper de ce sot….

 

… Qui lui est en pleine panique et se sent comme un idiot, infichu de larguer armure et tunique pour se jeter dans les flots, en un baptême magnifique qui le laverait de tous ses oripeaux, pour ne plus lui laisser que le splendide et le beau : la pureté d’un nouveau-né au sortir du berceau, qui a tout à sa portée et choisit de vivre ses idéaux ;

 

Grandir et apprendre sans arrêt

Viser toujours plus haut,

 

Jusqu’à ces étoiles dont il connaît les secrets

Et qui lui sourient de là-haut.

 

Alors, va-t-il franchir ce pas ? Ou se dissoudre dans le terreau ?

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