Canicule

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

De cette chaleur et cette touffeur qui empêche de bouger ;

De cette lumière intense, insoutenable à contempler ;

De cette envie d’absence et de se réfugier, à l’abri de ses sens, pour se ressourcer.

 

Un ciel d’un bleu dur plombe et écrase la canopée, transformant en friture tous ceux qui tentent de le contempler. L’air est sec et desséché, lyophilisant la moindre petite bête qui essaye de respirer. Le soleil est incandescent, brûlant, prêt à embraser la première étincelle et la transformer en incendie géant.

Il ne fait plus bon sortir de son sommeil face à un pareil temps. Se lover, se terrer et ne plus bouger une oreille, en attendant le vent, le déclin du soleil et la fraîcheur apaisante, qui permet de redevenir vivant.

 

Mais là, l’heure est à la combustion.

Mais là, la douleur est aussi intense que la sudation.

Mais là, rien ne demeure, à part l’évaporation.

 

Une canicule qui transforme le beurre en huile à profusion, et tout être vivant en immédiate liquéfaction, incapable de tenir ou de même de rire face à ce four en fusion, qui rend le moindre soupir digne d’une explosion, de se languir de n’être pas un glaçon.

Une canicule comme une leçon que l’extrême est ce qui nous attend, si nous ne prenons pas garde à nos actions et à leurs ricochets incidents.

 

Il ne devrait pourtant pas y avoir lieu de s’en formaliser, de s’affoler face à ce qui n’est qu’un épiphénomène qui va passer.

 

Mais voilà que l’exception devient la loi.

Mais voici que tout devient horreur ou non plus paradis.

Mais encore subir et ne plus quoi savoir dire face à ce qui fait souffrir,

 

d’un plaisir dont on veut soudain s’enfuir,

d’un terrain de jeu sur lequel on ne peut plus tenir,

d’un environnement qui devient affreux et qui incite à partir.

 

Rien n’a cependant changé fondamentalement : air, soleil et terre sont toujours à nos côtés, juste ce décalage d’un ou deux petits degrés qui soudain conduisent à l’escalade et à se rendre compte que le plus dur est annoncé, qu’il n’y aura bientôt plus d’ombre sous laquelle se réfugier, que le nombre va devenir l’adversité, que la fournaise va à présent tenir lieu de contrée, sans plus d’eau, ni de retraite où se ressourcer.

Tout est cependant différent, parce que les astres ont évolué, parce que l’on passe du printemps à l’été, parce que le contraste ne va faire que s’accentuer, qu’il n’est plus possible de revenir comme cela a été, qu’il ne reste que des souvenirs de ces vastes et verts prés, qui n’offrent maintenant que de l’herbe desséchée et de la poussière entassée.

 

Quoi faire, comment agir, qu’espérer, devant un tel martyr, de la Terre et de ceux qui la foulent aux pieds ?

 

Attendre, laisser passer, la saison des plaisirs qui nous aurait consumés, l’eau qui ne fait que bouillir et brûler, l’air qui est en train de rôtir tout à sa portée.

Se poser et ne rien faire, surtout ne même pas essayer, de crainte de ne plus pouvoir revenir en arrière et le regretter.

Contempler la vie et la Création dans ce qu’elle a de plus sauvage et indompté, soudain montrant un autre visage contre lequel personne ne peut lutter.

Admettre que l’on est tout petit et qu’il est bon de se le rappeler, que ce monde n’est pas un fruit dans lequel on peut croquer sans arrêt, mais qu’il est à un stade où l’on va étouffer, si l’on ne prend pas garde à respirer.

 

Cette canicule comme une incartade dans une autre réalité, vers un nouveau stade que l’on ne savait même pas exister, trop extrême, trop intolérable pour vouloir y prolonger les siestes et les balades, de peur d’étouffer, dans un vaste labyrinthe impalpable, celui au sein duquel l’on vient imprudemment de s’aventurer, trop insurmontable, trop dément pour concevoir comment il a bien pu se constituer, si ce n’est à l’aune de notre orgueil démesuré, de vouloir à tout prix tout le temps agir et tout contrôler, pour enfin admettre dans un soupir que l’on s’est trompé.

 

Une canicule comme un bienfait finalement, nous forçant à reconsidérer tout ce qui nous paraissait évident : courir partout et tout le temps ; rire de tout et de tous n’importe comment ; réagir sans réfléchir et dans l’instant.

 

La considérer et la saisir alors comme ce qu’elle est : une nécessaire pause et réflexion que l’on doit s’imposer, pour évaluer nos pensées et nos actions d’une autre manière que ce que l’on faisait,

 

au calme, au frais, sans s’énerver ;

à l’ombre, derrière les volets, sans bouger ;

sans un mot, sans un geste, autre que le respect, pour qui nous sommes et ce que l’on laisse, après que nous sommes passés ;

petits, si petits, à côté de cet univers céleste qui nous entoure et veille à nous guider, afin que l’on ne fasse plus mille détours pour atteindre notre vérité ;

mais en même temps digne d’intérêt si nous prenons la peine de réévaluer ce que nous semblait accessoire et naturellement donné.

 

Alors attendre paisiblement le soir, et pointer le bout de son nez ;

Rejoindre une balançoire et se laisser bercer

sous les étoiles, dans le noir, la tête renversée,

 

et dire les seuls mots qui importaient :

 

«  Merci de m’avoir rappelé la chance d’arpenter ce monde au sein duquel je suis né. »

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