Le tatouage

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Des couleurs à n’en plus douter, de l’existence du bonheur qui s’affichent sur cette peau veloutée.

Des ondes de bleu, de vert et de violet, qui dessinent une image de printemps qui vient de s’annoncer.

Une place, un espace, qui s’impriment ainsi qu’un habit qui ne serait que le reflet de la vie et de sa beauté.

 

Alors d’où vient cette sensation de froid qui semble tout figer ?

Alors qui retient ce souffle qui ne peut s’exprimer ?

Alors qui souffre de ne pas pouvoir voler ?

 

 Les couleurs vibrent, intenses et libres sur ce tissu d’ADN tissé. Elles grondent, elles gonflent jusqu’à la rupture annoncée, de ce lien, de cette amitié, pour une fronde qui ne fait que s’intensifier. Elles ne veulent pas de cette immobilité, de cette passivité, de cet abandon de toute fierté. Elles entendent croître et se multiplier, sans avoir à se battre, juste à exister. Elles refusent cette caresse comme un emplâtre qui menace de les étouffer et commencent à se grimer et renâcler de ne pas être reconnues pour ce qu’elles pourraient :

 

Habiller l’espace et le ciel d’éclats multipliés,

Faire perdurer les rêves au réveil de tous les êtres qu’elles ont croisés,

Inventer et créer sans trêve tout ce qu’elles sont à même de transmuter.

 

Mais là, elles sont en deux dimensions au lieu de s’incarner. Elles se sentent comme dans une prison qui rétrécirait. Elles voient ce qui s’annonce à l’horizon et s’apprêtent à l’affronter, avec toute la déraison dont elles sont habitées, tant leur puissance dépasse les dimensions de notre réalité. Elles sont emplies d’une fureur saine, d’une rage pérenne, pour obliger cette reine qu’elles ont célébré à endosser la puissance qui est sienne et ne plus reculer, ne plus fermer les persiennes face au soleil qui vient de se lever, embrasser sa destinée et briser ces chaînes qu’elle choisit de laisser l’emprisonner.

 

Il y a d’abord ce papillon tout en arc-en-ciel dessiné, au creux de ces omoplates, ainsi qu’un baiser. Il s’agite, se tord, se crispe et entreprend de changer, transformant ses ailes qui virent aujourd’hui au bistre en un éclat d’une insoutenable intensité ; faisant disparaître ses courbes graciles pour des griffes redoutées, celles d’un faucon qui naît de toute ces énergies contorsionnées, métallique, tranchant, impitoyable de vérité, prêt à laminer tous les démons qui lui ont donné à exister.

 

Il y a cette fleur sur le poignet, la grâce personnifiée, qui diffuse mille odeurs sans discontinuer ; mais elle se sait sous cloche, emprisonnée et laisse à présent ses racines défoncer la roche, le terreau sur lequel elle est plantée, pour entamer sa métamorphose nécessaire et provoquée. Ses pétales tombent un à un, comme une pluie d’été, et sont remplacés par des épines acérées, qui rayent et font grincer ce verre qui entend la limiter. Et puis sa tige se tord, se met à monter à la vitesse d’un éclair qui fait fondre en lave orangée cette prison qui n’a aucune utilité. Il n’y a plus de fleur, il n’y a plus de fragilité : il ne reste à présent qu’un séquoia sur lequel grimpe un rosier, et qui touche le ciel et ses étoiles éparpillées.

 

Il y a cette fée sur le bras droit, étrange, un peu décalée, presque un ange sur le point d’explorer le monde à la frange de ce qu’il paraît. Elle n’a plus rien de gracile à présent, elle est tout sauf immobile et montre les dents, pointues, acérées, à la manière d’une murène qui ondulerait. Ses yeux en amande se sont étirés et ils offrent maintenant le regard sombre d’un succube sur le point de dévorer toutes les turpitudes qui lui bloqueraient l’accès à cet astre pur et lugubre, cette Lune qui apparaît et empli le ciel de sa froide intensité.

 

Et aussi cet oiseau qui pépiait, juste en haut du dos, à la racine des cheveux, ainsi qu’un farfadet. Il n’a plus rien de ce plumage qui l’habillait ; ne restent plus que des écailles aux reflets mordorés, dures, lisses et par milliers. Ses ailes sont devenues deux membranes d’envergure qui cachent la lumière de la journée ; et de sa bouche jaillit une fournaise insoutenable et redoutée, celle d’un dragon qui vient pour rugir sa saine férocité.

 

Cette peau si douce, si laiteuse, semble à présent couverte d’un feu de brousse que rien ne semble pouvoir arrêter ; tous ces mignons dessins, ces coloris délicats et soignés sont en train de prendre vie et d’exprimer la raison de leur création, parfois sur un coup de tête, parfois pour cacher un regret, voire célébrer une fête ou un instant rêvé ; mais à présent, il n’y a plus de légèreté ou de futilité qui tienne, il ne demeure plus que les émotions qui doivent s’exprimer, à corps et à cris, dans toute leur force et leur honnêteté,

 

Parce que c’est cela ou le déni, et la tête qui va imploser.

 

C’est un champ de bataille qui prend vie, du crâne aux pieds, dans la fureur et dans les cris d’un enfant qui vient à respirer pour la première fois cet air qui va l’animer, et cela n’a rien de calme ou d’apaisé. C’est le bouillonnement de la création qui emporte tout ce qui tente de la canaliser, dans un torrent de pulsations et de battements d’un sang vivifié, de cette libération qui va lui offrir tout ce qui doit exister, surgi des entrailles et du fond des âges oubliés ; un nouveau visage pour l’Humanité.

 

Et ce grand ménage, de cette purification imposée, ne restera qu’un unique et impressionnant tatouage :

Un phénix déployé.

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