Sucre d'orge

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Encore tout onctueux de ce suc généreux qui lui a donné forme,

Encore tout étonné d’être ainsi dans le royaume des Hommes,

Encore mal réveillé, au sortir d’un si long somme.

 

À croquer, tout chaud, lové dans un berceau, comme une surprise, comme un cadeau, une délicieuse friandise toute à la joie de souffler sur cette brume grise qui enveloppait ce monde nouveau. Ce bonbon coloré jubile d’être de la sorte chouchouté, tel un trésor que l’on aurait découvert alors qu’on le portait et le voulait si fort depuis des semaines entières. Il est empli d’émois, tout à son bonheur de faire d’une si jolie manière battre les cœurs et révéler une mère. Il est à la fois épuisé d’une si intense gestation et impatient de montrer tous ses talents et ses bénédictions. Il en profite en conséquence, de cette pause, ce silence après ce long voyage qui l’a conduit à cet atterrissage, plein de sons et de vibrations dans cet étrange environnement, ce ventre rond et apaisant, qui lui offrait l’occasion d’être en même temps entouré et unique, protégé et frénétique, à se construire et s’instruire, emmagasiner tout ce qui fondera son avenir.

 

Pour le moment, il est lové, ni endormi, ni éveillé, en train de s’habituer à la puissance de respirer. Il tête et il biberonne, sans retenue ni vergogne, avec l’urgence de satisfaire les besoins immenses engendrés par cette naissance ; vivre et pulser, dormir ou s’agiter, sourire ou pleurer ; rien de bien dramatique, juste apprendre la maîtrise de ce véhicule fantastique, ce corps avec ces poumons, ces ventricules, ces neurones au nombre astronomique ; ce fabuleux vaisseau qui peut à la fois être un pur-sang ou une bourrique, gorgé de sang mais aussi de ces mémoires antiques, qui ont fondé cette lignée dont il est le dernier représentant symbolique.

 

Il se sait arrivé là où il voulait. Il se sent cependant encore emmailloté, dans un flot d’envies et de souhaits, d’espoirs ou de regrets, de « plus tard » ou de « s’il vous plaît », de regards et de toucher. Il navigue dans des ondes arc-en-ciel, en étincelles de ce ciel d’où il vient, mais qui ne le quittera jamais, ainsi qu’un voile léger qui le guide et le servira chaque journée, à la fois armure et étoile pour ce qu’il est : le porteur d’une nouvelle oriflamme qui commence à rayonner parmi les âmes.

 

Il s’étire et il baille, d’intenses activités qui seront pour l’instant son seul cheval de bataille, de trouver l’équilibre et de l’apporter, avec cet amour indicible qu’il sent pulser à travers la peau de cette femme qu’il reconnaît, à la fois aventurière formidable et petite fille apeurée, devant ce qui est pour elle un mystère insondable au sein duquel elle vient de plonger. Il l’observe avec tendresse, la voit hésiter, à donner une caresse de peur de le briser. Il ne peut s’empêcher de sourire face à tant de gentillesse, lui qui est indestructible tant qu’il se sent aimé. Il voudrait lui dire que tout est possible à présent qu’il est à ses côtés, que la Vie va devenir irrésistible et qu’elle va les emporter, dans un tourbillon de puissance indicible pour leur montrer, combien cette magie qui donne corps à l’invisible est tout ce qu’il faut désirer : grandir et atteindre l’impossible, parce qu’il vous est donné.

 

Il pleure parfois, de cette curieuse douleur qu’il perçoit, cet appétit goulu d’ingurgiter et de digérer tout ce qui passe à sa portée. Il sent aussi cette ombre tenace, cette place qui n’est pas encore stabilisée, par évidence parce qu’il faut que du temps se passe pour qu’un père comprenne qui il est. Il voit cette carrure à briser du verre et ce souci de bien faire, ce sentiment d’être à présent à la fois le protecteur et l’amant, ce gardien d’un temple qu’il a construit au creux d’un lit et qui accouche d’un être inconnu, dont il ne sait plus trop pourquoi il désirait sa venue. Il espère que les réponses viendront, dès le retour à la maison, ce cadre posé et familier qui permet à chacun de se retrouver.

 

Il n’y a rien qui ne soit normal, dans ce questionnement vital, d’une famille qui se construit, dans les rires et les cris, dans les interactions permanentes, à une vitesse sidérante, où le dernier arrivé n’est pas celui qui prend le moins de place, à l’inverse en vérité, et il va falloir vite que tout le monde s’y fasse !

 

Les heures ont déjà pris le parti de s’égrener, gravant dans une réaction en chaîne cette histoire qui a ouvert un nouveau chapitre à arpenter. Le soleil qui brille est propice à accompagner ce retour vers la normalité, après les blouses blanches, les aiguilles et les vis qui cernent encore cette nouvelle fratrie concrétisée. Le temps de la médicalisation et des courbes à surveiller va bientôt cesser ses oraisons et le calme retomber, tout relatif certes, afin qu’un rythme soit trouvé, à slalomer entre les griffes du besoin de consommer et la strict nécessité, pour qu’une jeune pousse devienne non pas un if, mais un chêne en majesté.

 

Chacun écoute la voix qui murmure en son cœur, que rien d’autre ne doit exister que la joie à cette heure ; qu’il sera bien temps de s’inquiéter d’une intendance qui n’a aucune espèce d’importance ; que le seul besoin qu’il y a à satisfaire est et sera d’aimer de toutes les manières.

Le rythme passe subrepticement d’une course effrénée à une pause méritée. Seules les respirations à une cadence qui donnent le frisson rappellent combien est vive la nécessité de vivre et d’expérimenter tout ce que la vie peut proposer : naître est le plus ambitieux, si nombreuses sont les espérances à concrétiser, si multiples sont les vœux, à travers la violence de la chair et sa complexité, à travers cette exigence d’être heureux. Mais est-ce vraiment la voie unique vers ce qui nous pousse vers les cieux ? Le bonheur est-il dans l’absolue consommation des plaisirs ou la certitude d’avoir fait ce que l’on doit sans faillir ?

 

Cet enfant qui dort est bien loin de tout cela ; il est et demeure un trésor, par le simple fait qu’il soit là. Il ne reste qu’à le chérir et à lui offrir le meilleur de ce que l’on a,

 

notre amour qui l’a poussé à venir et qui le berce encore une fois,

le temps qu’il offre en retour en de milliers d’éclats,

 

sa puissance et ses dons qui palpitent déjà.

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