Vallons

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Du vert et des courbes ;

Un paysage où l’on semble voir tout en double ;

Une vision claire et parfois qui se trouble,

 

car il est temps de ne plus craindre l’instant.

 

Les collines s’étendent à l’infini, d’un vert tendre et bordées de taillis, dans un bruissement de feuilles et de bruits, comme un enchantement, un paradis. Il n’y a nulle route, pas de trajet ; il est juste autorisé de musarder, sans plan, sans carte, sans objectif ou but à débattre. Le moment n’est plus à la conquête, à l’expédition, simplement à prendre le temps de la contemplation, de s’allonger sans hésiter à l’ombre d’un chêne déployé, ou bien d’écouter le chant joyeux d’un merle ou d’un rossignol curieux. Il n’existe pas d’urgence, pas de rappel avec insistance ; plus de crainte, ni de vigilance. Il est autorisé de ne plus rien décider, de se laisser porter, le nez en l’air et les yeux émerveillés, sans plus s’en faire que d’exister. Il ne demeure que de nécessité de jeter sa montre et d’oublier l’heure, en écoutant la clameur qui monte,

 

celle du bonheur.

 

Les collines se dispersent et s’alignent, comme emplies d’une liesse et d’une joie ultime. Elles sentent que l’issue est proche où la vérité se fera claire comme de l’eau roche, de celle qui permet de voir à travers le sable, les poissons, les écrevisses toutes proches. Elles se réjouissent d’offrir ce jeu de piste, entre amusement et tendre enveloppement. Elles jubilent d’être ainsi à même de proposer cette variation sur le même thème : se poser et se reposer, sans plus d’urgence, ni de dignité ; juste la plus évidente simplicité, la consciente effervescence du plaisir de respirer, avec légèreté, sans plus de stress, ni de nuits agitées. Elles s’abandonnent et se montrent telles quelles à toute personne qui s’émerveille de ces chants qui résonnent, de partages et de révélations friponnes, qu’il n’y aura point d’outrage à écouter les cloches qui sonnent, sans même se donner la peine de se rendre à l’office où se pressent déjà la mère, le père, le curé et la bonne.

 

Les collines se perdent dans le bleu du ciel, mélangeant ce vert à cet azur en un arc-en-ciel, éclaboussant d’éclats et de bavures ce paysage qui murmure, comme un enfant sage qui plongerait le doigt dans un pot de confiture. Elles ne redoutent pas le jugement de premier pince-sans-rire qui passerait par là, ne décochant pas même un sourire et levant son petit doigt, semblant au plus mal et souffrir. Elles se fichent de ceux qui composent et affichent leur dignité morose et leur figure bistre, dans une incommensurable et ennuyeuse pose de fakir, incompréhensible et triste à mourir. Elles veulent du rire, de la joie, et pouvoir partir à tout bout champ sans craindre une fatwa. Elles ont besoin de cet élan, de ce souffle qui fait se sentir vivant et sautant par-dessus le gouffre de la peur et du ressentiment, avec une grâce et un enchantement de tous les instants. Elles aspirent à cet envol, qu’elles décollent et se sentent porter par le vent, ainsi qu’un avion qui survole le monde dans un grand sillage blanc. Elles ont hâte de prendre de la hauteur et de quitter ce bazar, ce labeur où tout n’est que cris et larmes heure après heure. Elles abhorrent ce théâtre de vie et de mort où le moindre obstacle pousse au corps-à-corps, où toutes les rencontres qui se nouent finissent par inciter l’un ou l’autre à se tordre le cou, par crainte de commettre une faute ou finir à genoux, ainsi qu’un apôtre qui aurait reçu des coups pour avoir osé dire que tout le monde était fou, à courir après ce trophée qui n’est au final qu’une branche de houx, piquante, urticante et ne valant pas un clou. Elles perçoivent bien qu’autour d’elles il n’y a plus d’amour, comme des nuées de papillons sans ailes ou les carcasses de marsupiaux cernés par les vautours, broyés par leurs idéaux sur lesquels des chasseurs ont fait feu tout le jour, sans répit, les considérant tel un jeu, alors qu’ils ravageaient la Nature tout autour.

 

Les collines n’en sont plus là, elles sont loin de tout cela à présent, ainsi libérées de cette camisole de faim et de froid, où la frustration les rendaient folles et incapables de continuer le combat, à moins de finir dans une rigole en contrebas de leurs envies, de leurs idoles, piétinées comme il se doit. Elles ont su trouver la force de partir, de s’offrir le luxe de retrouver le désir, l’énergie de continuer à rire, plutôt que de se dessécher et de mourir, dans une rivalité sans pitié et sans avenir. Elles ont compris bien avant tout le monde que la vie est comme une ronde, joyeuse, infinie, à donner le tournis, et non pas ce microcosme riquiqui, qui ne laisse que plaies, bosses et soupirs gris.

 

Les collines n’ont plus à redouter l’avenir, à faire le dos rond et se retenir de gémir. Elles ont pris la bonne décision : celle de partir vers de nouveaux horizons qui ont tout à offrir, le plaisir, l’émotion et la chance de voir rejaillir les projets, les pulsions de désir et la projection vers l’avenir. Elles ne sont plus statiques, immobiles, coincées, mais bien heureuses et libérées d’avoir osé franchir le pas tant convoité :

Gagner leur liberté,

Retrouver leur dignité

S’offrir le monde à partager.

 

Il n’est pas donné à chacun de naître à un nouveau destin. Il n’est pas si courant de s’autoriser de redevenir un enfant ; alors, que ces collines nous montrent la voie :

La gloire et la justesse d’être soi.

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