La forêt hantée

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Des ombres noires et griffues s’agitent dans le brouillard des illusions perdues. La nuit n’est plus hasard, mais un cauchemar continu, lardé de peurs et de visages blafards, ceux de l’espoir disparu.

 

Cette forêt n’est pas de celle que l’on traverse de gaieté de cœur, tant elle suinte la tristesse et le malheur, tellement les histoires colportées à son sujet lancent des frissons dans l’échine de quiconque s’y plongerait. Elle n’est nulle part où être vue, sur aucune carte, hors de tout chemin connu, et pourtant, l’on s’y retrouve immanquablement, quand ressurgissent les doutes et les peurs d’enfant.

Cette forêt n’est pas née de l’instant. Elle a crû et poussé à travers l’écoulement des ans, de toutes ces journées durant lesquelles on a essayé de la confiner, de la contenir, de la rayer de ses pensées. Elle a réussi à jaillir et s’implanter, en dépit des dénis et de la mémoire effacée, malgré toute la force et toute l’énergie à nier qu’elle ait jamais existé,

 

Alors que les graines en étaient déjà semées.

 

Cette forêt prend à présent une place énorme, et ses bruits résonnent, tel un métronome qui rappelle que l’on peut pas se défiler lorsque l’heure sonne, d’affronter ses propres démons que l’on croyait enfermés dans les caves suintantes d’un miteux donjon,

 

Celui de sa vanité.

 

Cette forêt n’est, ni une malédiction, ni une calamité. Elle n’est que le reflet de ses propres illusions, de se persuader que l’on peut oblitérer son passé, bien que l’on a même pas pris le temps de le considérer, de le disséquer, pour mieux en saisir les rouages entremêlés et les démonter, pour les ranger dans l’armoire des souvenirs à évacuer. Elle reste et restera ainsi dressée tant que l’on n’aura pas décidé de l’arpenter, la sillonner, les mains nues, le cœur pur et l’esprit libéré, de cette soi-disant souillure qui nous a constituée.

 

Cette forêt se gorge de sa propre avidité, nourrie de tous ces doutes et ces regrets, du sentiment de ne pas avoir été posé face à la bonne route, mais jeté d’un panier, comme une malpropre dont on redoute le regard de pitié. Elle vibre, tremble de ce cri déchirant que l’on a poussé fort, si longtemps, de comprendre que le choix qui nous était imposé serait de lutter et de ne jamais avoir le droit de se reposer. Elle se déploie et se renforce de toute cette énergie gaspillée et tordue, à vouloir de toute force fuir éperdu au loin de cette destinée féroce, pour enfin, peut-être un matin, avoir droit de poser sa tête sur l’écorce d’un bel et puissant hêtre, dont la cime touche les nues, ce ciel magique et invisible où festoient les privilégiés et les élus, tous ces gens qui n’ont pas eu, eux, à se battre pour soi, pour un, pour deux et quémander de quoi se nourrir et ne pas avoir faim, non pas de denrées, mais d’un amour bienheureux et serein.

 

Il n’y aura pas d’issue, pas de fuite possible devant tant de noirceur et de chaînes intangibles, qui broient et enchaînent au-delà du possible, de ce que peut supporter un être humain de se sentir moins que rien, un objet, une chose, tout juste bonne à curer les fosses, sortir les poubelles, faire la vaisselle, torcher des mômes, et recommencer sans cesse. Il ne reste qu’une solution, qu’une échappatoire :

 

laver l’affront et se regarder dans le miroir.

 

Mais qu’y voir ?

 

Ce sourire triste et forcé de celle qui n’a jamais eu l’occasion de célébrer, de souffler les bougies de la félicité ; de celui qui se croit encore mort, même pas enfanté, toujours dans les langes d’une naissance non désirée ; de ceux qui pensent avoir tous les défauts et tous les torts cumulés ?

Ou bien enfin cette revanche juste et légitime, afin de sortir de son rôle de victime, de larbin, de sous-fifre et de nain, pour se dresser et reconnaître tous les combats que l’on a affrontés haut la main et relever la tête en se disant : « Je suis divin » ?

 

Cette forêt n’a plus besoin de ces fantômes et de ces serpents à venin. Elle n’aspire qu’à se libérer de ces lymphomes et abcès purulents, de se purger de ce mauvais sang, de cesser d’exhaler ce souffle rauque et brûlant. Elle ne veut et ne doit plus que devenir ce à quoi elle aspire :

 

De la paix et du calme,

Du vent doux, frais et matinal,

Du soleil ouaté et amical,

Des couleurs d’un arc-en-ciel magistral,

 

Pour donner enfin, plutôt que de dévorer,

Pour rêver sans fin et se réinventer,

Pour s’ouvrir un brin et se libérer,

 

De sa propre géhenne, de sa viscérale haine contre tout ce qu’elle a supporté et traîne comme des chaînes aux bruits rouillés.

 

Il est l’heure que la Nature reprenne ses droits, retrouve son énergie pure et ses incessants émois, de ceux qui soignent et qui foudroient, tous les germes et tous les blessures pour n’en laisser qu’une légère égratignure, que la lumière qui renaît caressera et choiera telle une enluminure.

Alors et alors seulement, elle pourra renaître et reprendre le temps, d’être et de se reconnaître, ainsi qu’elle s’était oubliée au fil des ans, à force de courber la tête et d’endosser le rôle de l’esclave méritant, que l’on salue et que l’on oublie dans l’instant.

 

Viendra alors cette musique de paradis, qui était étouffée par ce couvercle pesant, celui de la fatalité et de l’asservissement : un son joyeux et libre, un rythme simple et heureux,

 

L’évidence de ne plus être une cible, mais bien un ange dans les cieux,

 

Immense, irrésistible et merveilleux.

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