Le vase doré et bleu

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un vase aux formes élancées, posé sur un tabouret noir laqué.

Un vase dans une pièce, comme un musée, que personne n’ose toucher.

Une vase qui rayonne pourtant et semble prêt à s’envoler, telle une fusée.

 

Cet objet qui n’en est pas un est passé entre bien des mains, celles qui l’ont façonné bien sûr, mais aussi celles qui l’ont porté, fait traverser des murs, confié à cacher, à offrir, à surprendre et contenir.

Il n’est pas beau, il est admirable. Il n’est pas parfait, il est inestimable. Mais quels que soient les qualificatifs dont on l’affublerait, il ne fait aucun doute, qu’aucun « Mais ? » ne pourrait le faire dévier de sa route : voyager sans arrêt, coûte que coûte, comme le poney express qui renaîtrait.

À peine sortir de la glaise et de l’eau, de la porcelaine et des minéraux, ce vase a vibré, trop vite, trop haut pour l’incrédule artisan qui l’avait fait jaillir de ses outils, mains, tour et ciseaux. Ce dernier a vu se construire une merveille qu’il était bien en mal d’expliquer ou de contenir. Il n’avait en effet changé aucun des détails, aucun des ingrédients à son élixir, ainsi que le réalisaient ses parents, et leurs ancêtres auparavant, perdus dans les souvenirs d’antan ; mais comment pouvait-il deviner que ce vase était né d’un soupir, d’une bulle d’espace et de temps qui ne demandait qu’à rejaillir comme un nouvel enfant qu’il est heureux d’accueillir ? Lui s’est appliqué, lui a calibré les proportions, la température pour chauffer, se laissant guider par l’inspiration du moment ; ce vent doux qui s’était levé, ce soleil déclinant, ce chant d’une hirondelle en train de nicher, pour que se matérialise en un instant ce miracle digne d’une Tour de Pise qui tout d’un coup se redresserait sans obstacle.

Il n’y avait qu’une manière de remercier l’univers et ses mystères pour ce qu’il a permis de s’incarner. Le vase est parti par porteurs spécialement désignés vers le centre du pouvoir, le moteur qui régissait toute la contrée : l’empereur et sa garde rapprochée. À peine né, il a traversé des paysages de dunes, de plaines, de sommets enneigés, à cheval, dos d’âne et jonque palanquée. Il était considéré un trésor, plus qu’un égal de tout ce que le pays contenait d’or, de rubis, car unique, lui. Il était placé sur un piédestal dès qu’une pause s’imposait et que s’annonçait la nuit, non pour l’exposer ou lui éviter de finir en débris,

 

mais parce que les multiples étoiles qui le constellaient brillaient d’un éclat infini.

 

Puis l’expédition reprenait, sans plus de trêve, de halte méritées. Il faut dire que la rumeur commençait à enfler, de ce joyau qui arrivait, de ce ciel en céramique parfait. Il devenait impossible, impensable de le cacher ou de l’enfouir dans le sable le temps que l’agitation soit retombée. Il n’était plus question d’avancée sans sommation, de discrétion imposée : son passage faisait le bruit d’un avion à réaction dans un ciel d’un bleu azuré ; d’une canalisation qu’un tremblement de terre ferait exploser ; d’une émotion telle que toute une foule se mettrait à pleurer. Le vase semblait s’annoncer, tels une Lune et un Soleil qui se marieraient dans un bruit de neige en train de tomber, un silence assourdissant et inexpliqué.

 

Et il n’avait pourtant rien fait d’autre que d’exister.

 

Il n’avait pas convaincu une douzaine d’apôtres de l’accompagner.

Il n’avait pas conquis de haute lutte des territoires inexplorés.

Il n’avait pas sorti d’une hutte un tasseau rougeoyant du premier feu maîtrisé.

 

Et il était déjà révéré, précédé par son aura de complète pureté.

 

Quand enfin il arriva au palais, à peine sa caisse de bois d’ébène désossée, il y eu trois évanouissements et deux fuites désordonnées, des courtisans qui n’avaient plus l’énergie de lutter face à tant de beauté et de grâce réunies dans ce lieu sacré.

Le vase fut sorti, hissé en haut de la cour, par une volée d’escalier. Il traversa de longs couloirs où les voix bruissaient, d’incrédulité et de la gloire d’assister à une si belle victoire, sans combat à initier. Il patienta un peu, mais quelques secondes à peine, le temps que l’empereur et son chambellan prennent la peine de s’asseoir sur leur trône étincelant, et il fut posé avec précaution sur un sol de parquet blond.

 

Et le calme se fit.

Et il n’y eu plus un bruit.

Et l’espace entier sembla se figer, dans un doute, une confusion d’avoir ainsi autorisé tant de puissance dans un si petit objet, tant d’importance et de dignité dans une seule matérialité, avec cette question à présent incontournable et murmurée :

 

Qui est digne de ce vase et de tout ce qu’il va apporter ?

 

Elle ne fut pas exprimée, cette interrogation. Elle se diffusa du sol au plafond, rebondit sur une estampe ivoire et marron, puis traversa un miroir sans façon, ne troublant même pas son reflet sans fond. Elle se ralentit enfin, stabilisa son écho un brin, puis s’imposa au creux de deux mains : celle d’un sage qui méditait.

À la lecture de cette révélation, le sage a bondi, est parti d’un trait dans une direction qui lui donnait le tournis ; un temple dans la montagne, vert-de-gris, avec une tortue et une mare où stagnaient quelques nénuphars alanguis. Il a salué le gardien, un colosse aux joues carmin et s’est rendu devant l’autel, où il s’est incliné enfin, remerciant l’Univers éternel de ce cadeau divin. Il a pris une bougie, un bâton d’encens un peu avachi. Il a allumé la première, qui a tranché le noir comme un éclair. Il a laissé brûler le second, libérant un nuage abscons.

Puis il a souri, sans façon, heureux que le monde soit ainsi meilleur, par son vœu : que le vase apporte le bonheur à tous ceux qui ouvrent leur cœur au merveilleux, sans doute, ni peur ; simplement parce qu’il est l’heure de faire confiance aux cieux.

 

La vase, lui, n’est pas resté longtemps chez cette sommité intrigante. Il n’est en effet pas tenable de faire face de manière permanente à l’admirable et de se rendre compte combien l’on est limité, pitoyable de vouloir prétendre tout contrôler. Il est parti, de vitrines en tables, de foyers en musées, tour à tour carillon insondable ou tourbillon effréné. Il ne s’offusque pas des réactions qu’il ne manque pas d’entraîner. Il a pris son parti de rire à foison de la sidération qu’il ne cesse pas de semer.

 

Et il a bien raison : la pureté n’a de nom que lorsqu’elle est reconnue pour ce qu’elle offre de bon, et non pas qui veut la contrôler. Elle n’engage pas d’autres énergies que l’émotion et la magie, de celle que prodigue la Nature à qui sait patienter avec génie, celui de l’inspiration du cœur et de l’harmonie.

 

Ce vase est le creuset de la Vie.

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