La paire de lunettes

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une paire de lunettes, noires, carrées, un peu désuètes.

Une paire de lunettes posées sur le rebord d’un canapé.

Une paire de lunettes sur le point de tomber, entre deux coussins et d’être avalées par une aspiration de la gravité.

 

Elles ont été oubliées dans ce salon, au mobilier rouge passé. Elles ne se souviennent plus par quels yeux, ni par quel nez elles ont été portées ; pour un déguisement d’une soirée ? Pour un cadre au quotidien oppressant et pressé ? Pour la vue, tout simplement, ou pour se donner une posture circonstanciée ? Tout un passé qui semble ne jamais avoir existé ; toute une histoire qu’il est impossible de se remémorer, comme lorsque tombe le soir et que ne subsiste plus que le reflet de la clarté, en une réminiscence d’un souvenir illuminé.

 

Toute une mémoire floutée.

Tout un grimoire biffé.

Tout un miroir rayé.

 

Alors ces lunettes ne sentent même plus pour quoi elles sont faites ; aider à retrouver la vue ? Oui, peut-être… Montrer des paysages jamais vus ? Sûrement, du coin de la fenêtre… Souligner les formes d’une frimousse parfaite ? Éventuellement…

Elles se morfondent, elles gambergent, elles ne comprennent plus ce monde et ses sortilèges, ainsi qu’un exclu au milieu d’une ronde, qui voudrait un siège mais qu’il lui est impossible d’atteindre, comme dans un piège, et qui ne peut que geindre qu’il est envahi par la malaise.

Elles constatent bien que tout est parfait, dans ce petit intérieur coquet, du parquet blond aux sièges profond, de la musique douce aux colorés draps-housses, de la mousse blanche qui déborde de la salle de bain du fond, autant d’éléments de décoration qui leur font sentir que rien n’est grave au fond…

 

mais alors pourquoi cette soudaine envie de s’enfuir, de partir voir l’horizon, de sentir les parfums des fleurs à en tomber en pâmoison ; ce besoin de courir à en perdre la respiration, de se sentir jouir à en perdre la raison ?

 

Elles ne peuvent plus se mentir : elles se morfondent, dans ce petit paradis pire qu’une prison, puisqu’il n’y résonne aucun cri, que tout est perfection, qu’il n’y a pas matière à voir le présent en gris, tant éclatent les colorations, en des touches de génie qui défient la raison.

Et c’est insupportable, une telle aberration : ce léché, cet apprêt, cette vie de poupée, ce modèle sans aspérité ! Elles se sentent statufiées, piégées, dénuées le droit de crier, de dire que rien ne le convient dans ce décor de film suranné. Elles ne savent plus comment exprimer leur malaise, leur sensation de vacuité, telle une chaise au milieu de danseurs déchaînés.

Aussi se laissent-elles gentiment glisser, sans bruit, sans mouvement, juste parce qu’elles n’en peuvent plus de ne pas trouver la place qu’elles voudraient. Elles basculent petit à petit, dans un mouvement d’une lenteur infinie, tout en continuant à dire : « Oui, oui, je peux sourire à tout » ; et elles attendent la chute qui anéantira tout, la culbute qui leur permettra de ne pas devenir fou, dans cette torture où l’on finit par sombrer dans un trou d’où l’on ne peut pas sortir, dans une douceur qui étouffe tout, les pensées, les soupirs, les câlins, les rêves les plus doux.

 

Elles sont à bout,

d’idées, de garde-fous,

de chemins de côté, de volonté pour sublimer

ce qui est en train de les laminer, jour après jour, sans discontinuer.

 

Elles n’en peuvent plus, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve, qu’il fasse beau qu’il fasse gris, elles veulent faire peau neuve et que cesse ce déni, où la perfection est la solution qui annihile toutes les envies.

 

Elles, elles voudraient en fait,

 

une musique trop forte, pour faire la fête,

des bruits de pas, des claquements de porte, qui jamais ne s’arrêtent,

des courants d’air qui soulèvent les voilages et les emportent faire le tour de la Terre,

 

des émotions à perdre la tête, la raison, et son pantalon !

 

Mais non.

 

Des salutations, des courbettes, des ronds de jambe et des liquettes. Un abîme sans fond qui désintègre toute possibilité de solution, et vous colle perpète, sans appel, sans visiteur dans cette prison qu’est cette planète de salon.

 

Et ces lunettes sombrent dans la confusion.

 

Ce serait pourtant si simple de sortir de cet enfermement, de ce sortilège pour enfants, de ce labyrinthe esquintant ; de réinventer son présent, évidemment.

 

D’abord, la recherche de tout ce que l’on a soigneusement évité de considérer, d’appréhender depuis longtemps : que ses rêves sont riquiquis et qu’il est temps de revenir à la vie, vraiment.

Ensuite, de les écouter, de les deviner sous cette couche de bons sentiments, de boniments pour aller au lit, et se rendre compte combien ils sont vastes, illimités, aériens à occuper tout l’espace au matin, à ne plus laisser place à quoi que ce soit de mesquin.

Enfin, les embrasser, les assumer, les faire vibrer sans arrêt pour qu’ils commencent à nous porter vers notre véritable destinée, sans plus de bavardages ni de boniments, en la purification d’un épouvantable marécage qui ne laisserait plus qu’un sable fin et blanc, dans la douceur d’un petit matin au bord de l’océan.

 

Et là, se déployer, se révéler, se démultiplier et ne plus rien garder cette ancienne vie au dessin si parfait, au cadre avec des bords si acérés, aux fables bonnes à débiter en tranches fades et avariées.

 

Découvrir alors qu’il n’y plus de lunettes, plus de canapé, plus de guéridon qui décoraient cette vie comme une galerie à visiter, mais bien un paysage d’arbres et de rivières qui nous offre enfin la possibilité de

 

 

Respirer,

Comme la première bouffée d’un nouveau-né,

 

Et de se lancer dans l’aventure de sa destinée,

Sans plus de heaume, ni d’armure,

 

Mais avec la joie d’avoir osé,

Exploser tous ses murs

 

Pour explorer

Ce continent, terre d’aventure

 

 

Ce que l’on est, pour sûr.

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