La descente

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Vertigineuse et bien trop rapide, cette descente paraît conduire vers le vide.
Effrayante et insistante, rien ne semble devoir arrêter cette pente.
Sans fin et affolante, cette voie n'a l'air que de conduire à la perte de soi.

Tout avait commencé de manière paisible pourtant  : une balade sereine, curieuse, le nez au vent. Les rencontres se sont faites au fil de la déambulation  ; de la compagnie, entre amour et raison  ; des invités inattendus, au détour d'un bois touffu.
Et puis la carte qui disparaît, ne laissant qu'une impression de désorientation effrayée.
Et puis, le copilote qui se fourvoie et dit que tout est de ta faute à toi.

Alors te voilà, seul face à tous ces abandons, sans plus de maison ni de solution.
Il ne demeure que la perte et les pleurs, entre rage et douleur, de se voir arracher le cœur.

Le moment est donc idéal pour retrouver ce qui nous distingue de l'animal  : une dignité, un espoir forcené, à ne jamais, jamais renoncer, à ce qui nous est cher, à ce qui nous ferait traverser la Terre entière. A chacun de décider où il place ses repères.
Le lieu est d'ailleurs martingale, sans qu'on ne l'ait compris avant que ne se lève le voile, quelle chance il y avait à ce que tout ceci survienne à cet endroit précis.
Le temps est en train de se dégager justement, découvrant la vue jusqu'à l'océan, où l'on peut apercevoir un soleil qui se lève rose d'espoir.

Il y a malgré tout cette longue marche qui a conduit à cette situation de fou, à ce que l'ensemble de ce que l'on connaissait soit détruit peu ou prou. Il est à présent judicieux de prendre le temps de se poser un peu, de récupérer d'avoir tout porté pour deux, de ne pas oublier ce qui nous rend heureux. Il ne s'agit pas d'une lâcheté, ni d'un abandon, mais de l'évidence que si l'on veut atteindre un sommet, il vaut mieux regonfler ses poumons.
Il persiste cependant cette sensation d'épuisement, de ne plus avoir l'énergie de faire encore un pas en avant  ; cette interrogation de ne plus savoir ce qui est mauvais, ce qui est bon, et de se dire après tout, à quoi bon  ?

Il importe aussi de se remémorer ce pour quoi nous sommes ici, ce qui nous a conduit à voir disparaître ce paradis, à travers cet enfer de dénis  ; de se rappeler les joies et les rires, les moments d'intense félicité, la lumière qui faisait briller les yeux de gaieté  ; de continuer à regarder les étoiles rayonner, dans ce noir où pourtant elles devraient sombrer.
Il importe de sentir au fond de son cœur cette pulsation, cette lueur, cette force qui défit l'imagination, qui dissout toutes les peurs et les abominations. Il convient de s'y plonger sans hésitations, de perdre pieds et de se rendre compte qu'on ne touche pas le fond, mais qu'au contraire, l'on monte vers des frondaisons, que l'on dépasse d'un coup cette canopée et que l'on peut soudain apercevoir l'horizon.
Il importe d'assumer cette tristesse de ne plus croire en ces rêves qui ont sombré dans la détresse  ; de contempler ce désastre de tout ce qui s'est effondré, ne laissant plus que des miettes que l'on ramasse. Il faut oser s'y frotter, percevoir la douleur du fracas des espoirs et des leurres, se sentir faible et lent, incapable d'imaginer autre chose que la mort dans l'instant, souffrir de redevenir l'enfant que l'on vient de punir et qui ne comprend pas le châtiment, lui qui voulait juste rire d'être vivant.

Il n'y avait pas d'autre manière de se débarrasser de ces chaînes, ces fers, ces boulets qui nous plombaient. Il fallait passer par cette broyeuse d'âme, cette litanie de drames, pour que ne reste plus que l'essence de notre existence, qu'il n'y ait plus de bestiales jouissances, mais bien ce renoncement,  y compris dans cette violence à ce qui engluait notre vie et l'entourait de pestilences et de bruit.

Maintenant, place au silence.
Maintenant, place à la renaissance.
Maintenant, place à cette incroyable puissance qui, du néant construit un bébé, un enfant et offre au monde une brassée de talents.

Il ne reste plus qu'à se laisser porte, à présent que tout est allégé, que des ailes se sont déployées, que tout est libéré et que les miracles sont à volonté.
Il n'y a même plus à faire le moindre effort, à essayer de continuer de geindre, alors que l'on est devenu plus fort et que se plaindre ne ferait que retentir un rire de matamore.
Il n'est que de tendre la main pour que revienne ce à quoi l'on tient, que l'on retrouve la trace de ce chemin qui n'était pas bien loin, juste sous la brume du matin, cette aube inédite où la voie se révèle vite, droite, large et parfaite  ; idéale pour faire la fête.

Les jours ne sont plus un compte à rebours, mais une succession de cadeaux sans détours, de bravos qui fusent des châteaux et de leurs tours, de chants et de musiques de troubadours.

Il convient de ne plus hésiter, de lâcher cette méfiance, cette réticence avec le dos courbé, et de se redresser avec prestance pour enfin s'écrier  :

«  Je suis heureux et je l'ai mérité  !  »

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