Passer la main

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

De cette lassitude qui ne dit rien de bien  ;
de ces certitudes que demain n'y changera rien  ;
de cette solitude qui pèse encore plus que de l'airain.

Une chape, un couvercle qui laisse fermenter tout ce qui nous débecte et oblige à ressasser ce qui nous pollue la tête. Les efforts sont constants pour lutter contre cet enfermement. La volonté est intraitable à ne pas abandonner et rouler sous la table. La ressources sont phénoménales à ne pas s'enfuir comme un animal qui sentirait la forêt roussir dans un brasier infernal.

Et si la solution était de laisser de côté la raison  ?
Et si la libération venait de ne plus se battre contre ce poison  ?
Et si l'équation ne se résolvait que par l'envoi du carnet aux déchets  ?

Il n'est pas remis en cause la force, la puissance d'arriver à la fin de toutes choses par la constance et la persévérance. Il ne peut être critiqué cette évidence que la volonté est celle qui appellera la chance à ses côtés.

Mais peut-être que cette fois, l'issue ne sera pas là ?
Mais peut-être qu'à cette occurrence, ces pratiques n'ont pas de pertinence ?
Mais peut-être que ce jour, nos entraînements ne seront plus d'aucun secours ?

Alors laissons tomber le casque et l'armure, pour aller se ressourcer dans la Nature.
Alors quittons ce champ de bataille pour de nouvelles retrouvailles, avec soi et sa joie.
Alors tournons le dos à ces combattants, ces rivaux qui n'aspirent qu'à en découdre pour que leur avenir ne se dissolve pas en poudre et que l'on parle d'eux pour avoir été ceux qui ont défait les valeureux.

Tournons casaque, oublions canons et baraques pour ne plus se concentrer que sur ce qui nous fait vibrer et non plus cet épouvantable charnier. Jetons notre bardas et notre sac pour ne plus voyager que léger, sans plus d'uniforme ni de frac. Mettons-nous à courir non plus pour plonger dans la mêlée mais pour recommencer à rire.

Osons renoncer à ce qui nous était pourtant si cher, parce que la constante préservation de ces trésors d'hier ont une saveur mortifère, de celle où l'on plonge la tête dans la rivière pour boire et n'en retenir qu'un goût amer, sans espoir. Regardons les vautours se délecter des pièces de ce que nous chérissions avec amour, dans la liesse, et saluons les bien bas, sans cesse. Énumérons tout ce que nous avons perdu et réalisons que nous sommes presque nous, tels des nourrissons juste apparus, riches non pas de tout ce qu'ils ont eu, mais de ce qui s'offre à leur vue.

Il est légitime de verser des larmes, de pleurer de devoir rendre les armes, de voir pillé ce dans quoi l'on avait mis toute notre âme.

Et après, assistons au lever de soleil sur l'océan pacifié.
Et après, admettons que nous avons dormi d'un sommeil sans pareil.
Et après, reconnaissons que nous nous sentons déchargé d'un poids et de chaînes.

La surprise est là : nous qui croyions avoir touché le fond par ce que d'autres considéreraient comme une lâcheté en soi  ; nous qui n'osions plus contempler notre visage dans la glace à chaque fois  ; nous qui jugions que nous n'étions plus dignes de quoi que ce soit, voilà qu'une nouvelle énergie jaillit on ne sait pourquoi. Son intensité, sa fluidité, sa liberté nous rendent soudain ce que l'on avait depuis longtemps oublié  : la joie d'exister.

Bien sûr il demeure toujours ce fond de tristesse, ce petit pincement au cœur que nous avons fait la pire des bassesses, comme un souvenir que ce à quoi nous tenions valait bien toutes ces compétitions. Il n'y a pas de raison de le nier, au contraire, gardons-là à nos côtés, cette ride au coin de l’œil qui apparaît quand l'on se met à sourire de manière enjouée. Elle est la marque que nous n'avons pas dévié, que nous n'avons pas joué à croire à notre destinée, que nous pouvons être fiers de tout ce que nous avons dû traverser,

car aujourd'hui, nous l'avons dépassé,
car aujourd’hui, nous avons franchi un nouveau palier,
car aujourd'hui, nous pouvons recommencer à rêver,

à ce qui nous fait envie et que nous n'arrivions plus à entendre dans tout ce bruit,
à ce qui nous rend jolis, une fois débarrassés de tous ces habits gris,
à ce qui nous est promis et que cachaient tous ces ennemis.

Ce jour est le matin que nous attendions du haut de notre tour, à guetter dans le lointain l'apparition de ces belligérants, encore et toujours, en espérant qu'enfin arriverait notre tour où nous pourrions voir plus grand, plus beau, plus avant, sans plus de méfiance et de paravent.

Ce jour est l'aube qui brille d'un éclat limpide, fulgurant par sa victoire sur le vide, le néant, ramenant la lumière dans un puits béant, faisant entrer l'air dans un climat pesant et puant.

Ce jour est celui où ce contre quoi l'on bataillait hier va se dissoudre en un instant, offrant des solutions qui dépassent notre imagination, montrant des directions vers un futur éclatant, ouvrant à la construction d'un château aussi beau au-dehors qu'en-dedans.

Alors pour cette fois, baissons les bras.
Alors pour le moment, hissons le drap blanc.
Alors maintenant, passons la main à l'Univers bienfaisant,

et laissons le faire ce qu'il accomplit depuis si longtemps  :

nous aider à grandir, pour toucher le firmament.

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