La goutte d'eau

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Tourbillonnante et virevoltante au beau milieu d'un maelstrom bleu,
propulsée, projetée de tous côtés et pourtant dans son environnement assumé,
partie pour une folle chevauchée des éléments et de leurs secrets, sans plus devoir hésiter,

une goutte d'eau se demande qui elle est.

Elle se tient, limpide et pure, dans ce flux si dense qu'il ressemble à un mur dont chacun des atomes danse et murmure, que le fossé est immense et aussi incertain que le futur, quand on décide qu'il est temps que l'on se lance, mais que l'on a la tête dure.
Elle se demande encore et pourquoi elle n'est pas celle à qui l'on donne des offrandes et qu'elle doit encore poursuivre pas à pas ce chemin qui tient de la légende  : rêvé et fantasmé, mais en rien ancré dans la réalité.
Elle tergiverse et elle doute, que sa volonté puisse lui offrir coûte que coûte ce qu'elle a toujours désiré, mais qui paraît se perdre en route et ne conduire qu'aux regrets, ne laissant place qu'aux larmes versées.

Elle progresse pourtant, sans s'en rendre compte ni réaliser que ce qui importe vraiment n'est pas de penser, mais d'aller de l'avant sans plus se torturer, les méninges et le porte-monnaie, ce qui ne plairait pas plus à un singe à qui l'on donnerait un mousquet. Elle virevolte dans ce ballet qui la porte, par paliers enchaînés sans arrêt, franchissant porte après porte sans même se donner la peine de sonner, légitime et forte de ce qu'elle sait pouvoir concrétiser, dans une énergie qui emporterait quiconque oserait lui résister.

Mais elle s'est arrêtée pour regarder, pour essayer de comprendre ce qu'elle pourrait, comme un oiseau qui cesserait de battre des ailes pour s'observer voler et s'effondrerait dans une gerbe de plumes sur les rochers. Elle est persuadé que la solution à ses questions est dans l'immobilité, ainsi qu'une maison qui soudain choisirait de partir skier, en totale contradiction avec ce qu'elle est, non pas son rôle ou sa fonction, mais ses possibilités, pour finir enfouie sous la neige empilée, congelée et transie d'avoir absolument voulu faire ce qu'on lui disait qu'elle devait.

La goutte d'eau tient son charme de sa volatilité, de tout ce qu'elle laisse se refléter dans son âme jusqu'à le révéler, miroir et loupe mêlés, qui offre à la fois la coupe, le breuvage et les saveurs mélangées.
La goutte d'eau n'existe que par ce lien qu'elle crée, entre le ciel et l'infini, entre la gouttière qui se déverse dans une ruelle et le fleuve dans son lit. Elle n'est pas celle qu'elle pense, pour peu que cela est un sens, comme une équation qui s'imagine solution quand elle ne fait que poser la question qui conduira à la leçon.
La goutte d'eau n'aura de cesse de filer dans l'allégresse, et non pas stagner dans un maudit marais, putride et empêtré de débris moisis. Elle n'est pas de celles qui ont besoin de glisser sur la surface de la vie, mais au contraire s'en imprégner jusqu'à ce qu'elle se démultiplie.

Aussi la voici, sur le bord de ce nuage, à se demander si se laisser glisser est un bon présage, si oser plonger est bien conforme à son image, si s’abandonner est ce qui est sage  ; autant de questions qui n'ont aucun usage pour elle qui peut être convoyeur ou passage, vecteur ou image, réalité ou mirage.
Aussi la voilà à s'ausculter les éclats, s'interrogeant sur la pertinence de celui-ci ou celui-là, se torturant sur le fait de savoir si elle est mieux rebondie ou à plat, se questionnant sur ce qu'elle fait là, au creux de tous ces vents qui l'ont conduite à cette position-là, singulière, voire maudite vue d'en bas.
Aussi s'obstine-t-elle à attendre qu'on lui dicte sa conduite, parce que c'est comme cela que font les gouttes d'eau, lui disait son papa, improbable cosmonaute dans un monde qu'il ne comprenait pas, en un mentor qui serait tellement ébloui par ce qu'il voit qu'il confondrait rayon de soleil et trésor de vermeil pour ne s'intéresser qu'à ce qui brille d'une lueur froide, unique possibilité pour qu'il puisse admettre qu'il s'approcherait enfin peut-être de ce qu'il tentait d'appréhender depuis tout ce temps-là.

La goutte d'eau cherche encore et encore ce qu'elle aurait raté, dans un formidable loupé de ce qui lui aurait été dicté. Elle oblitère, elle ignore tout ce qu'elle perçoit, sous la réflexion d'une pensée qui lui a été annoncée comme le Graal en soi.
Mais comment explique-t-elle alors ce frisson d'émoi quand elle voit ruisseler tel de l'or une magnifique aura ?
Mais comme justifie-elle alors que ce qu'elle entend n'a aucun rapport avec ce qu'elle voit, ainsi qu'un enfant qui parle avec des lutins des bois ?
Mais de quelle manière compte-elle continuer à lister sur ses doigts l'ensemble des étoiles qui brillent au creux de ce ciel qui flamboie de leur lumière éternelle et de leurs multiples éclats  ?

Une goutte d'eau qui persiste à croire que sa singularité n'existe pas, qu'elle est et sera toujours ce que veut la société et tous ces gens-là, dont la sollicitude cache bien plus qu'une bienveillance biaisée, mais l'insoutenable pestilence de la médiocrité.
Une goutte d'eau qui se fige parce qu'elle se croit prisonnière d'un cadenas, quand elle n'entre même pas dans le cadre dont l'on voudrait qu'il la broie, elle qui est à même de filer à travers la serrure au moindre claquement de doigts.
Une goutte qui se cherche des pieds quand elle a deux ailes qui la portent où qu'elle aille, pour peu qu'elle se donne l'autorisation à ce que le vent l'emporte bien au-delà de la cohorte de cloportes qui jalouse tout ce qu'ils voient en elle  : la liberté et la joie.

Une goutte d'eau qui pourra être ce qui lui passera par la tête à partir du moment où elle décidera que sa vie est une fête et non pas un combat, que le monde marche sur la tête et qu'elle ne sera pas celle qui sera prête à finir dans ce cachot tout gras, à ronger ses regrets tel un rat.
Une goutte d'eau qui ne doit pas s'imaginer cascade ou tornade, mais bien décider de varier à chaque pas ce qu'elle pourrait, en donnant libre cours à ses envies, ses désirs inassouvis, ses éclats de rire insoumis, ses rondes de danses choisies.
Une goutte d'eau qui ne sera elle-même que lorsqu'elle aura compris qu'il n'y a jamais eu de chaînes qui la retenaient, mais la seule gêne du regard des autres sur la manière dont elle rayonnait,

pure, libre et inégalée.

Alors autant assumer  d'être ce feu d'artifice coloré !

Écrire commentaire

Commentaires: 0