Gaufrier

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Posé sur le plan de travail, cet ustensile rouille et déraille.
Inusité depuis longtemps, le mode d'emploi n’existe plus pour cet instrument.
Enfoui sous les sels et les condiments, cet outil ne se souvient même plus quand il a  produit ses derniers desserts exquis.

La cuisine est belle et désertée. Les larges fenêtres laissent entrer le soleil et les abeilles expertes. L'été finit sa course, dans une lumière pure et douce. Le moment n'est plus à l'orage, mais à de paisibles retours de plage.
Sur la table principale, quelques pots de confiture, une théière, une bouilloire, ainsi que le journal pour un peu de lecture. Les miettes des tartines du matin constellent la nappe d'étoiles de pain. Les chaises sont repoussées, comme si toute la maisonnée s'était enfuie sans se retourner, vers le jardin pour y bronzer, vers la plage pour batifoler, vers l'ailleurs pour rêver. La porte est restée ouverte, ainsi qu'une invitation à aller faire la fête, dehors, vers le monde et ses trésors, vers la Nature et son réconfort, vers la ronde du futur et ses transports pour les possibles les plus forts, inédits, incroyables et jolis.

Le salon est encore avachi de la fête qui a duré toute la nuit  ; quelques mégots dans un cendrier, vestiges d'interdits bravés  ; une bouteille de Chivas qui dépasse d'un empilement de verres et de glace, en une tour de la folie qui a duré jusqu'au jour  ; le tapis est constellé de morceaux de chips et de cacahuètes salés, de ces grignotages qui ne font qu'alimenter la conversation et les mirages des veilles prolongées. La musique se fait encore entendre, sérénade discrète et douce qui incite à s'étendre sur les coussins qui ne cessent de se répandre, des fauteuils jusqu’au monticule de cendres balayées par une main agitée. L'ambiance est comme encapsulée dans ces traces de ce qui a été une soirée rieuse et animée, où le monde peut être réinventé.

Les draps du lit de la chambre sont retournés, encore tièdes des corps qui les ont habités. Sur une chaise sont posés en vrac un pyjama, un drôle de sac, et des mi-bas tout à trac. Le réveil fait résonner son tic-tac, en un métronome régulier, qui scinde et qui acte que le temps ne fait que filer, dans un souffle, comme au spectacle et que tout peut arriver une fois le rideau levé. Les persiennes sont poussées,  et l'air entre en force pour tout purifier, de ces sueurs qui ont habillé comme l'écorce les dormeurs effondrés, nageurs au creux des vagues de leurs songes éthérés. Au sol quelques sandales, prétentieuses marcheuses qui n'ont pas foulé la moindre dalle, mais se sont contentées d'atteindre le couloir et de revenir pour une escale. Il n'est pas l'endroit pour s'agiter, encore moins s'énerver  ; rien de mieux à faire que de se coucher.

La salle de bains laisse encore flotter un parfum tel un lien vers celui ou celle qui s'en est déguisé, un costume d'odeurs et de mémoires au sein duquel l'on peut se réinventer, en puissant libérateur ou un simple valet. Les vapeurs de la douche encore chaude stagnent comme des embruns, de ce purificateur de corps et des pensées par son filet d'eau projeté en un jet multiple et fort qui récure tout ce qu'il va rencontrer. Un rasoir est en équilibre sur le bord de la vasque où il dispute à une savonnette lisse le droit d'y rester. Sur le miroir embué sont tracés au doigt levé des mots magiques et sans cesse expérimentés  :

«  Je t'aime. Bonne journée  ».

La maison est prête pour à nouveau vivre et vibrer, d'ondes de plaisirs et de projets....

sauf ce gaufrier.

Lui trône au même endroit depuis des années. Il ne sait plus ce pourquoi il est là, ni si quelqu'un existe pour s'en rappeler. Il patiente en espérant qu'un jour, l'on pourra le reconsidérer, sous un meilleur aspect ou d'à nouveau le faire chauffer, afin qu'il produise ces délicieux fumets, de lait et de sucre mêles, qui font saliver. Il ne se souvient même plus de sa couleur, ni de ce qu'il pourrait  : ces gaufres en forme de cœur, ou de petits bonhommes amusés.
Alors il ronchonne, il maugrée. Il trouve qu'il a déjà beaucoup donné de sa personne et qu'il serait temps de le récompenser, par un lustrage en règle, par un toilettage ordonné, afin que réapparaissent ses tons rouges et jaunes, entourés d'un joli liséré.
Mais il n'y a personne qui veut l'examiner. Quand les cris et les voix résonnent, c'est pour le frigo et ses glaces givrées, ou le placard du haut, où sont cachés les biscuits et la menthe à l'eau, bonheur des enfants et de leur goûter.
Mais nulle main ne vient l'empoigner, lui donner une sorte de câlins, de ceux qui vont mitonner la pâte fluide et dorée, qui va donner ce délice tant désiré.
Il demeure vide et figé, incapable de ne plus servir que de dessous de plat ou de poids pour caler tous les livres de cuisine qui, eux, sont encore utilisés.

Il a pourtant tout ce qu'il faut pour encore animer n'importe quelle fête, tous les déjeuners et les transformer en une fête improvisée. Il est tout à fait capable de faire remonter cette délicieuse odeur à travers toute la maisonnée, pour faire jaillir des clameurs et tout le monde se ruer vers l'endroit où seront partagées ces saveurs qui font saliver.

Il n'est cependant besoin de pas grand-chose, d'un petit rien pour que tout se peigne en rose,
qu'il cesse par exemple de se comparer à la friteuse qui est en train de sécher, exsangue, sur l'évier  ;
qu'il arrête de croire que la poêle à frire n'est bonne qu'à cramer tout ce que l'on ose poser sur son fond jusqu'à le carboniser  ;
qu'il n'essaye plus de vouloir être le référent d'un passé qui ne reviendra jamais, mais bien le repère de ce présent qu'il peut transformer.

Alors les possibles de ce nouveau matin pourront lui apporter la reconnaissance qu'il mérite bien, pour tout ce qu'il a fait : distraire, inspirer ; nourrir, amuser ; métamorphoser le plus banal repas en un superbe banquet ;

être non plus une antiquité, mais le cœur des festivités,
et transmettre la sagesse de toutes ces années  :

que la vie est une fête si l'on veut bien oser.

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