Deux serpents colorés

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Deux serpents colorés qui dansent à s'entretuer.
Deux serpents colorés qui s'entremêlent à s'étouffer.
Deux serpents colorés qui ne savent plus s'ils doivent s'aimer ou se détester.

La danse a commencé il y a longtemps déjà, mélange de parade et de combat. Elle n'était pas prévue pour durer autant que cela, en une chorégraphie qui s'épuise plus elle va. Elle était belle au début, en arabesques de dentelles et en contre-jours tout en volutes. Elle donnait le sentiment d'avoir des ailes et de ne viser qu'un seul but  : rendre la vie plus belle qu'elle aurait simplement pu, si cette combinaison intellectuelle et charnelle n'était pas survenue. Elle incitait à s'y joindre, elle proposait de ne jamais feindre, l'honnêteté, la probité, la générosité, la confiance partagée. Elle symbolisait la joie, la jubilation, la confiance en soi et la perte de raison, dans ce que sont les carcans du conformisme et des conventions. La musique jouait, les lumières brillaient, les mouvements s'enchaînaient, naturels, fluides, éternels et languides  ;

un spectacle d'amour et de joie,
l'éblouissement de la confiance en soi.

La danse a perduré, des jours, des mois ou des années, dans un rythme de plus en plus effréné. Il n'était plus question de plaisir ou de désir, mais de compétition. Il n'était plus question de s'épanouir, de sourire, mais de concentration, vers un objectif à atteindre, vers un partenaire à contraindre, à se retenir de geindre, de se persuader que l'on n'était pas en train de feindre, de simuler  ; que toujours existait la volonté, de gagner, de dominer, de maîtriser, de contrôler  ; pour s'affirmer que l'on va y arriver, pour se répéter que ce n'est plus qu'un mauvais moment à passer, que tous ces pas, tous ces entrechats sont et conduiront à une récompense en soi.

Puis est venu le moment où la danse ne pouvait plus être arrêtée, comme une transe où l'on n'arrive plus à respirer, où l'on ne sait plus ce qui ferait le plus mal  : continuer ou s'écrouler. Il n'était plus question de passion ou d'abnégation, mais de contorsions et de soumission, à la musique devenue mécanique, à cet espace vide qui ressemblait à une cage en vitres, où le spectacle doit absolument perdurer parce que tout le monde continue de regarder, à la fois fasciné et révolté, de ces danseurs qui atteignent un paroxysme au sein duquel ils risquent d'imploser.
Alors on rebondit contre les parois.
Alors on se raccroche à tout ce que l'on peut agripper entre ses doigts, une gorge, un bras, au risque d'étouffer ou de casser tout à la fois.

Et l'on se perd soi.

Quand la danse cesse enfin, peut-être du fait que les laisses ont explosé leurs freins, que l'orchestre est parti un matin, que la kermesse est sans lendemain, l'on se réveille et l'on se touche, partagé entre la sensation d'un sale goût dans la bouche, et de ne plus ressembler qu'à une souche, vide, creuse, poreuse  ; asphyxiée et malheureuse  ; courbaturée et peureuse.
C'est alors que l'on voit, l'autre, ce serpent comme soi, dont les couleurs ont terni, dont le venin a jailli, dont les anneaux ont sévi. Et l'on réalise que ce miroir de soi était le pire ennemi qui soit  : impossible à vaincre, incapable de convaincre  ; marionnette symbiotique qui réagissait de façon automatique, par réflexe, par détresse, pour ne pas qu'il vous blesse, dans la survie expresse  ; engagé dans ce marathon des émotions, mais n'en retenant aucune des leçons  :

que le couple est un ballet, aérien et léger,
que danser est respirer, comme un souffle éthéré,
qu'être ensemble n'est pas être liés, mais accompagnés,

que l'amour ne peut s'imposer.

Quand intervient enfin la révélation, que cette danse n'était qu'une mystification, qu'une course vers la potence, et en chansons  ; que toutes ont défilé les chances, mais qu'aucune n'a été suivie d'actions, de construction, d'édification d'une quelconque maison  ; bien au contraire...
s'abat en un éclair la colère, d'avoir été dupé, manipulé, mystifié, promené, exploité, traité ainsi qu'un jouet, qu'un trophée, qu'un fantasme incarné  ; mais que rien n'était vérité  ; que tout était truqué.

Et le serpent veut se redresser, sanctionner, s'acharner contre la cause réelle ou supposée de ce chemin erroné  ; trouver un responsable, une autorité qui châtiera ce misérable et l'enverra dans un cachot se dessécher. Il siffle, il menace. Il veut à tout prix que demeure une trace que ce n'est pas lui qui est face à cette glace, que ce reflet n'est qu'une grimace.

En vain.

Il n'est plus possible de lutter contre le chagrin, qui déferle soudain, sans fin  ; une vague immense qui emporte tout sur son chemin, les espoirs d'un meilleur lendemain, la rassurante certitude de ne pas se réveiller seul chaque matin. L'on n'est plus serpent, plus humain. L'on n'est plus que douleur, que rien  ; un gouffre béant dans le cœur, une envie que ce soit la fin.

Il ne demeure plus que le temps qui s’égrène, automne, hiver, printemps, été qui s'enchaînent, dans la peine  ; roulé en boule, l'on hiberne, loin de la foule et de la marée quotidienne. Il ne demeure plus que ce clou planté dans la gorge, attaché à une chaîne sortie d'herculéennes forges.

Jusqu'au jour où...

le soleil se lève  ; le même depuis qu'il illumine la Terre.

Un jour ni plus froid, ni plus doux, mais la perception que l'on a dénoué cette corde autour de notre cou, que l'on peut bouger, se redresser, marcher, voire même danser.
Mais la méfiance demeure. Le cœur apprend de sa douleur. Il n'est pas question de lever les yeux vers l'horizon, de lancer des prières aux cieux, des oraisons. L'on ne sait plus si l'on est encore serpent, ou enfin redevenu un enfant, sans chagrin, curieux de découvrir le monde immensément grand.
Il faut peut-être ce sentiment, cette douceur que rappellent les câlins d'avant, pour qu'au cœur de la poitrine se remette à battre un rythme confiant, serein, persistant  ; de celui qui conforte que l'on peut aller de l'avant.
Une rencontre, avec l'autre ou avec soi, mais de celle qui réconforte et prouve que l'on peut pousser cette porte et sortir de cette prison de fer, de pierres, de bois  ; de celle que l'on avait édifiée si fier, d'en faire son propre enfer par choix, pour hurler sa misère, ne pas que l'on se transforme en poussière sans plus de foi, ni loi.

Et ce jour-là, il n'est plus question d'enfant, ni de serpent. Il est d'accepter d'être soi pour laisser rayonner la puissance qui pulsait entre nos doigts, que l'on tenait serrés jusque-là, parce que cette danse devait continuer  ; advienne que pourra.
L'on retrouve alors cette musique, celle par laquelle tout avait commencé là-bas, cette danse, cette sarabande effrénée  ; mais il n'y a plus de crainte, plus de piège à redouter,

car cet air-là est celui que l'on connaît,
qui va nous guider pas à pas cette fois vers la Vie dont on rêvait.

On ne s'épuise plus  ; on se laisse porter.
On ne se déguise plus  ; on jette ses masques sur le bord du sentier.
On ne contraint plus  ; on prend le premier itinéraire venu parce que l'on sait à présent que le meilleur chemin est celui que l'on a pas encore parcouru.

La musique ne s'arrêtera plus.
La doute a disparu.

La joie est revenue,

et l'on est enfin au monde comme l'on y est venu  :

        entièrement nu.

Écrire commentaire

Commentaires: 0