Ballon de foot

Laurent Hellot – 2018 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

D'un noir et blanc parfait, une sphère rebondit sur la pelouse illuminée. Elle virevolte et elle file, d'un côté à l'autre, comme tirée par un fil. Elle ne cesse pas son ballet, telle une boule de billard tout juste propulsée dans un labyrinthe de zigzags et de traits qu'elle seule connaît. Elle paraît se soucier, ni du public, ni du temps qu'il fait, incapable de s'arrêter dans sa course initiée, par un magistral et fulgurant coup de pied.

 

Ce ballon, ce jouet, n'a pourtant pas encore compris qu'il peut s'émanciper.

 

Aujourd'hui est un match, comme auparavant des milliers. Le ballon a été sorti du sac où on le cache, afin de l'exposer. Il a été lustré, poli, scruté, afin d'apparaître tout neuf tel au début de sa vie, où il a été cousu de peau de bœuf. Il ne se souvient pas de cette naissance, de ce passé qui s'est terminé en souffrance, d'un animal vivant et fort qui a été laminé pour en faire ce symbole de sport, de cette vie simple et brute qui a soudain vu son terme arriver, violent et abrupt. Lui n'a de réminiscence que de ses fils qui ont traversé sa panse pour lui donner la forme et la conscience, de n'être plus ces bouts de peau morte, mais bien un trophée que l'on hisse, que l'on porte. Il se souvient de cet atelier poussiéreux, où des mains agiles et des ouvriers besogneux enchaînaient immobiles leur tâches laborieuses. Il se remémore les doigts aux bagues en or, qui l'ont étreint, manipulé pour enfin lui donner la forme qu'il fallait. Il se rappelle l'attente sans fin, sur une étagère dans un entrepôt lointain, puis ce voyage interminable en chemin de fer, à travers des paysages formidables. Il est encore traversé des chaos et des coups qu'il a encaissés, incapable de comprendre ni qui, ni d'où ils venaient. Il s'est contenté de subir et de ne pas réagir, encore infichu de bouger ou de réagir. Il ne souhaite d'ailleurs plus aujourd'hui être rattaché à ces épisodes oubliés, d'où ont pourtant jailli, d'où il vient, qui il est, au-delà du morceau de peau grise qui l'a constitué.

 

Aujourd'hui est un match, qu'il attend, qu'il connaît, cette partie de cache-cache qui donne corps à ce qu'il est. En un simple coup de sifflet, il prend vie, il est le centre d'intérêt. Il devient le roi de ce terrain sur lequel s'affrontent des guerriers. Il reprend le fil de son destin, à la fois maître et valet ; car il est bien conscient de ce paradoxe : il n'a d'importance que parce qu'il a cette chance, ce privilège d'être exhumé de ce sac beige pour rouler sur ces mètres carrés de pelouse fraîchement taillé. Il n'a de rôle que parce que la foule veut une idole et qu'il est celui qui va la lui donner. Il n'est utilisé que parce qu'il est besoin de cet accessoire à martyriser : prendre des coups, glisser, être écrasé ; sauter partout à ne plus savoir qui l'on est ; passer de mains en pieds, sans arrêt.

 

Mais aujourd'hui est le match, il n'est plus temps de penser, mais bien de s'atteler à la tâche et ne pas décevoir ces fans qui sont venus en rangs serrés, pour certains avec toutes les économies d'une année, afin de s'offrir hors de prix un peu de de fraternité. Pour être franc, ces masses, cette piétaille n'a pour le ballon que peu d'intérêt. Ils ne se soucient pas une seconde de qui ils sont, ce qu'ils font et en quoi ils ont de l'énergie à dépenser. Lui est dans l'action ; eux sont des moutons parqués. Il ne veut même pas entendre leurs cris, leurs chants, leurs encouragements, leurs appels désespérés de participer à ce grand rassemblement en ayant enfin l'impression d'exister. Il ne voit pas en quoi ces anonymes pourraient l'aider, lui apporter un autre regard sur ce qu'il est, loin des projecteurs qui illuminent les équipes comme des stars, tandis que les gradins demeurent dans une pénombre mouchetée.

 

Alors aujourd'hui est le match et le ballon doit se montrer agile, fort, bravache, au meilleur de ce qu'il est pour que les joueurs offrent un score sans tâche à la foule qui est venu pour ce ballet, de jambes, de torses et de têtes, transformant chaque action en un langage pire que le morse pour qui ne le connaîtrait. Il se concentre donc, ramassé et concentré pour débuter la rencontre qui va lui permettre de briller et d'acter encore une fois combien il fait montre de dextérité.

 

Le sifflet retentit, la musique ne fait plus un bruit, le stade est dans l'attente, dans une tension qui monte ;

 

quand soudain, tout le monde se met à taper dans ses mains.

 

La scansion est phénoménale, la cadence infernale, le bruit colossal.

Aucun des joueurs n'est encore à même d'entendre ne serait-ce que battre son cœur.

 

Et le ballon reste immobile, étale. Plus personne ne se soucie de lui, ne le considère, comme s'il avait disparu dans la nuit ou dans les airs, vaporisé par le mystère de ce rythme d'enfer. Il a beau montrer qu'il est là, sur cette Terre, c'est comme si il avait tout d'un coup acquis le don de l'invisibilité délétère ; un total mépris, une curiosité qui a disparu dans le bruit, un intérêt qui s'est dissipé à l'infini : il n'est plus rien, c'est fini.

 

Alors il tente de se rebeller, de montrer tout ce que l'on attend de lui : rebonds, passes, feintes s'enchaînent dans un tournis, mais plus personne n'estime qu'il symbolise la vie, le jeu ou les envies d'être heureux.

 

Il finit pile au milieu, abandonné dans la nuit, après ce tournoi mystérieux où les supporters ont démontré que le foot n'était rien sans eux.

 

Le ballon ne sait plus, ne comprend pas la cause de tout cela. Il veut prouver encore qu'il peut servir, que ses capacités valent de l'or et que l'on a tort de l'ignorer là-dehors. Il se gonfle, il se lustre ; il rappelle combien il est fort et illustre. Il se gargarise de ses épopées et des matchs qu'il a gagnés.

 

Mais le public n'est plus là pour l'aduler.

Mais le stade est vide à pleurer.

Mais les joueurs sont repartis se changer

 

et on l'a oublié,

comme tous ceux qui pourtant étaient venus le saluer.

 

Alors sur ce terrain vide, face à ces gradins livides, dans la nuit qui tombe, le froid qui gronde, sous les projecteurs éteints et le silence incertain,

 

le ballon comprend qu'il n'est rien

 

sans ce monde autour,

sans cette joie, cet amour,

sans ce tournoi et sa succession de jours,

sans ce qui fait que l'on existe pour tous et pour toujours.

 

Et tandis que la tristesse le gagne, que les rêves s'éloignent ; que son existence même déraille, qu'un anathème semble l'avoir criblé de mitraille, le ballon explose en mille morceaux que le vent disperse dans les montagnes là-haut. Il n'est plus rien, qu'un souvenir lointain, qu'un peu de lambeaux de peau, qui accrochés à des rochers sur les berges d'un ruisseau, qui éparpillés sous les frondaisons de chênes et d'ormeaux. Il s'est dissous, fondu dans cette Terre qu'il n'a jamais connue, trimbalé qu'il était de terrains artificiels, en lumières qui cachaient le ciel. Tandis qu'il goûte pour la première fois à l'odeur de l'humus, à la rudesse du caillou froid, il réalise que sa vie n'était pas celle qu'il croyait, artificielle et coupée des réalités. Il n'avait accès à rien que ce qu'on voulait bien lui montrer. Il n'avait voyagé que dans les soutes d'un bus climatisé. Il n'avait connu que les routes et leur cortège d’embouteillages réguliers. Il n'avait vu, ni les nuages, ni les couchers de soleils en été ; pas senti la violence de l'orage ou l'odeur des prés fauchés ; pas perçu la beauté des paysages, ni la grandeur de l'immensité ; pas écouté la voix d'un sage, ou les secrets murmurés ; ni saisi qu'il était en cage, de son plein gré.

 

Alors en ce moment où il croyait avoir disparu, sombré dans le néant, perdu ses repères et ses buts, il se sent soudain incroyablement vivant, libre et riche comme il ne l'a jamais connu, de cette sensation qui fait d'une niche misérable un palais reconnu ; d'une piteuse étable le lieu de création d'un culte inconnu ; d'un puits insondable la naissance d'un fleuve qui sinue.

 

Et le ballon devient ce qu'il n'aurait jamais cru : le creuset de la création d'un nouvel homme nu, ouvert à l'amour et à la compassion, heureux et ému d'avoir enfin vécu cette révolution,

de s'ouvrir à l'inconnu,

la vie et des pulsations,

de beauté et d'émotions que l'on croyait perdues.

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