Sautillante

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Sautillante, comme si le monde rebondissait ;
souriante, comme si rien d'autre n'importait ;
impatiente de voir de quoi l'avenir sera fait.

La forêt est belle, le chemin tracé, mais elle ne pouvait, elle, que s'en écarter. Loin des prêches et des visites guidées, elle se devait de partir à la pêche des surprises disséminées, dans ces arbres, dans ces sentiers, dans ces contes formidables, dans ces murmures qui bruissaient.
Il n'est plus question de tourner en rond, de suivre les prévisibles directions. Place aux mystères de l'invisible et à leurs révélations ! Il y a tellement plus face à nos yeux que des modes d'emploi laborieux. Il a tellement d'autres voies, d'autres lieux que ces rocades ou ces autoroutes au bitume ennuyeux.

Alors elle sautille, elle lutine, elle butine, elle s'amuse comme une gamine, insouciante de ce vers quoi l'emmène la pente, désintéressée de connaître ce qui sera à l'arrivée. Elle ne se soucie que du voyage, des rencontres qui vont le parsemer, des châteaux et des mirages qu'elle va croiser, des sacs et des bagages dont elle va se délester, des sourires et des visages qu'elle emportera en secret, dans cette malle à souvenirs qu'elle ne quitte jamais, qui ne contient que ce qui la faire rire et qu'elle préserve avec respect.

Elle n'est plus effrayée d'avoir fait ce pas de côté. Elle n'a plus à s'interroger de quoi demain sera fait. Son futur est le présent qu'elle ne cesse pas de s'inventer, myriade de petits instants qui dessinent un kaléidoscope illuminé. Elle n'a qu'à se plonger dedans pour traverser la réalité, aller en arrière, partir vers l'avant et naviguer dans des univers auxquels elle seule a accès. Elle peut à loisir chanter ou frémir. Elle n'a plus à redouter de ne pas avoir de quoi voir venir, de craindre de ne plus avoir quoi manger, de geindre qu'elle ne se souvient plus qui elle est.

Elle est libre, en fait.

De cette liberté qui ne s'offre pas, mais qui a été gagnée, de toutes ces épreuves qui ont dévié ses pas vers cet immense fleuve qui est la reconnaissance de soi, ce vaisseau formidable qui ne n'ouvre qu'à ceux qui ont osé s'en sentir capables et qui les emmènera vers ce trésor inestimable : la confiance en soi.

Aussi peut-elle maintenant s'autoriser à redevenir une enfant : surprise, joyeuse ; intriguée, curieuse ; impatiente, aventureuse. Elle n'a le temps que de ne pas se lasser, de plonger vers tout ce qui lui paraît digne d'intérêt, de brasser des corps et des secrets, pour les aider à les rendre plus forts et les enjoindre de continuer à avancer.
Elle n'a plus de comptes à rendre. Elle n'est plus cette comptable qui doit défendre, son bilan, ses traites, le montant de ses remboursements et le niveau des taux auxquels on lui prête. Elle peut foutre le feu à ces montagnes de classeurs poussiéreux ; ils ne lui seront plus d'aucune utilité, vestiges pompeux d'un passé dont se délester. Elle est même légitime à donner des ordres à cette cohorte de petits bonhommes qui entendent la ramener aux contraintes de cette société où la moindre incartade se doit d'être sanctionnée pour ne pas que d'autres misérables se mettent eux aussi à espérer que la vie puisse être autre chose que ce quotidien épouvantable, cette répétition à se flinguer : manger, dormir ; trimer, souffrir ; tricher, trahir ; n'être que le pantin du moindre petit chef, qu'il soit un rat ou un nain, à balancer tête-bêche dans le premier ravin.

Ah, ça leur fait mal, à ces crève-la-faim, à ces pauvres âmes, de constater qu'au moins une a eu le cran de prendre en main son destin, que celle qu'il jugeait minable a fait plus de chemin qu'eux ne le feront au volant de leurs carrosses en cuir véritable !
Ah, ils l'ont mauvaise de se rendre compte qu'eux ont encore les pieds dans la glaise, tandis qu'elle a déjà atteint les frondaisons, qu'elle les contemple du haut de cette falaise tandis qu'ils peinent à deviner la ligne d'horizon !
Ah, ils peuvent baver dans leurs somptueux canapés, englués dans leurs pitoyables porte-monnaies, infichus de paraître à tout le moins aimables hors le cadre de la réussite de leur cabinet, leur entreprise, leur palais doré, à l'inverse de cette bulle d'air, de ce joyau de l'univers qui resplendit sans même le désirer, juste parce qu'elle est elle-même et qu'elle l'a accepté.

Elle n'est plus dans la même cour, le même pré carré que cette masse qui lui tourne autour sans possibilité de la toucher, emportée par le poids de leur vanité, dépassée par l'angoisse d'avoir tout raté, aveuglée par la nasse au sein de laquelle ils se sont eux-mêmes jetés.

Alors elle peut continuer à sautiller, à gambader, à folâtrer, à tout s'autoriser. Elle n'a plus rien à redouter, de sanction du destin ou de rappel à l'ordre avec brutalité.

Elle peut, elle doit s'inventer son propre chemin, à chaque seconde écoulée, pour que sa lumière ne cesse pas d'éclairer les ravins où l'appellent ceux qui entendent sa liesse et se disent qu'est arrivé le moment de détacher leur laisse, enfin.
Elle peut, si elle les voit, attraper le étoiles dans les cieux et les faire rebondir sur ses doigts. Elle peut, elle en a le droit, explorer les galaxies et leurs trésors ténébreux pour en extirper la Vie comme un jeu aussi. Elle peut, elle le croit, diffuser de l'amour et de la bonté dans tout ce qu'elle touche autour et qu'elle choisit d'aider.

Elle n'a plus de plumes à perdre.
Elle n'a plus de cordes qui la freinent.

Elle est de celle qui peuvent dire avec fierté :

«  La vie est belle, je l'ai méritée.
   Il est l'heure de s'amuser  ».

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