Passage

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Comme un silence qui se fait, un souffle qui disparaît  ;
Comme une ombre qui couvre tout ce qui était et étouffe la vie que l'on connaissait  ;
Comme un calme bien trop profond pour ne pas emporter, et les sentiments, et la raison.

Le paysage qui se déploie embrasse un vaste horizon où le soleil balaye de ses rayons un air qui poudroie, d'une poussière qui soudain oblitère tout ce en quoi l'on croit. Il ne subsiste plus un bruit, plus un souffle qui aurait rappelé ce qui était là auparavant, dans un bel et grand ordonnancement. Il n'existe plus que la stupeur et l'incrédulité du moment, de ne plus reconnaître ce qui existait avant, de ne plus pouvoir admettre qu'est fini le temps de la joie et de la fête, des réunions d’antan, des rires et des chants, des soupirs et des serments, des peut-être et des emportements à en perdre la tête sous la force du bonheur présent.

Le paysage qui se déploie n'est pas nouveau en soi. Il ne s'est pas modifié sous le brusque effondrement d'un cataclysme annoncé qui aurait emporté tout ce à quoi l'on tenait. La lumière qui le baigne a simplement changé,  d'une douceur qui n'était pas la sienne jusqu'à cette journée, où un éclair a foudroyé le chêne qui s'y dressait, laissant intacte sa puissante stature, mais consumant toute cette sève qui l'irriguait, un brasier qui dévore la vie sous l'écorce inchangée. Il demeure plus alors de ce géant pétrifié, dans la stupeur qui l'a gagné, dont les reflets d'ombre et d'or ne cessent d'alterner, que les ramures en symboles des vestiges des années écoulées et de souvenirs qui continuent de rayonner.

Le paysage qui se déploie n'est pas celui d'une guerre de tranchées, d'un combat qu'il faudrait soudain mener, d'un ennemi qui se doit d'être terrassé, d'une énième guerre à embrasser. Il n'a pas ouvert en son sol des crevasses au sein desquelles sombrer, des menaces qu'il faudrait conjurer, des grimaces qui l'on doit réprimer, de peur que notre visage dans la glace nous incite à pleurer. Il n'offre rien de plus que ce qu'il a toujours proposé  : la richesse de perspectives que l'on peine à considérer, tant leur ampleur est compliquée à se dessiner, tant les étranges lueurs qui sautent devant les yeux écarquillés paraissent se jouer des perceptions et de ce qui tient de la réalité ou de l'affabulation exacerbée.

Il est temps de s'y asseoir et de cesser de l'arpenter, d'accepter de contempler tout ce que l'on peut y voir et non plus seulement ce petit chemin que l'on suivait, paisible ou escarpé, mais balisé et cadré à la hauteur de ce que l'on avait planifié.
Il est temps de cesser d'y regarder tout ce que l'on y projetait  : des rêves et des espoirs, des vœux ou des au-revoir, mais la simple évidence de ce qui s'affiche une fois que l'on a arrêté de tourne-virer, la basique constance de ce qui faisait avancer, à slalomer entre la chance et les parcours fléchés.
Il est temps de lâcher ce besoin d'une urgence à accomplir ce que l'on a décidé, sans plus attacher d'importance à ce qui n'a pas été fait, de l'ambition folle ou de parfaits secrets, dans un abandon justifié.

Cette course poursuite oubliée, cette obsession d'aller vite délaissée, mille et un détails pourront alors se manifester  : du scintillement de la rosée sur les feuilles de ce chêne consumé  ; des libellules qui font de l’œil dans la brume du matin posée  ; de l'air tiède et léger qui aide à se débarrasser de la sueur de tout ce qui a été fait  ; de la mousse gorgée d'eau et de fleurs qui y ont poussé, galvanisées par ce terreau insoupçonné.

Il ne demeurera alors plus de regrets, plus de rancœur de cet éclair qui a frappé au cœur de ce qui aurait pu être un bonheur pour une éternité. Il ne surgira que des larmes de cette douleur d'avoir enfin accepté ce qui ne peut être changé, quand sonne l'heure d'avancer, vers la prochaine étape, vers le prochain passage secret, pour se conduire vers une nouvelle vérité, un autre espace dans ce cœur que rien ne peut ébranler, tant est chargé de lumière et de douceur la moindre de ses cavités, d'un amour qui a irrigué tout et tous autour sans la moindre pause, sans la plus petite aspérité, avec un aura qui a tout embrassé, la plénitude unique, la liesse partagée  ; l'intensité magique d'avoir réussi ce que l'on a tenté, dans la théorie et la pratique de ce qui était proposé  ; la jubilation systématique d'avoir tout gagné – de l'argent certes, mais surtout du respect.

Il sera l'heure d'admettre enfin que de cette vie de labeur en est sorti le bien, l'équilibre et la transmission  ; comme une transformation d'un fossile en un volcan en éruption, à la base de nouveau paradis, d'une nouvelle île, source de fruits à profusion.
Il sera l'heure de regarder ce qui est et ce qui a été, de se dire que les meilleurs des choix ont été faits, sans penser à soi, et pour le bien de la communauté, à s'oublier parfois, alors que c'était mérité, que la juste rétribution de tout cet investissement n'a pas encore été octroyée et que va venir cet équilibre qui est à portée.
Il sera l'heure d'enlacer ce chêne, ce seigneur, au-delà des rois et des reines à qui il a servi de révélateur, de son ombre portée à ses fruits prodigués, de sa légitime maturité à ses conseils murmurés dans ce demi-sommeil où se distillent les vérités, qu'il n'est aucune chaîne qui ne puisse être brisée pour peu que l'on en ait la volonté.

Et quand viendra ce moment de la transformation, de cette séparation qui ne sera qu'une communion,

se dire que qu'aucun lien n'est rompu au fond,
que ce dernier soupir sera celui d'un nourrisson, qui nous ouvre les portes de l'avenir et de ses révélations,

que rien ne peut dépasser cette union, par-delà le temps et cet horizon changeant,
que les souvenirs sont notre présent et qu'ils sculptent la trame de notre firmament,

celui où notre âme se libère en riant, de cette histoire de poussière et de vent,
chuchotant à notre esprit que nous serons toujours vivants,
à jamais et maintenant.

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