Glaise

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

La plus simple et la plus dure des matières : le sang de ce monde, la chair de cette Terre ; une argile à la couleur rubiconde, aussi souple que la mer, aussi pérenne qu’une année-lumière.

 

La saisir, l’empoigner, sentir sous ses doigts la dureté s’assouplir, se plier, aux caresses, aux empoignades qui cristallisent l’envie, le désir de faire jaillir d’un amas une magie.

 

Il n’est nul besoin de lieu, d’un tour de main ; laisser ses mains se guider par son intuition, son instinct, ses émotions, ce qui ne repose sur rien de conscient mais va pourtant créer la vie à partir du néant, d’un amas de particules ternies, un tas informe et gluant, le terreau d’une énergie aux pouvoirs ahurissants, ce par quoi se bâtissent des citadelles aux murs impressionnants ; la force d’un monde en mouvement.

 

Cela commence par ce vase, ce pot aux formes qui semblent qu’on l’écrase alors qu’il est en train de se hisser vers le haut, ainsi qu’un tourbillon de mots et de phrases s’agrège pour constituer un roman. Il paraît simple à imaginer, à envisager, à modeler, mais le créer, le concrétiser va demander bien plus qu’une pratique de potier. Cet objet, ce symbole d’une vocation retrouvée est en effet la nature même de ce qui nous pousse à nous incarner ; l’esprit qui se contorsionne dans la matière, le corps qui rayonne de lumière, la musique qui résonne dans le silence de l’Univers.

 

Alors il est temps de s’y atteler, à le sentir, l’imaginer, ce vase qui ne demande qu’à exister, ce trésor qui n’a pas encore été trouvé, cette magie qui attend de pulser, comme un génie qui fuse hors de la lampe qu’on brique, ainsi qu’une braise qui infuse et qui explose en gerbes fantastiques.

 

Il est là, il est prêt, il est au creux de tes songes, dans l’après, dans le basculement où le mensonge de la réalité se dissout dans le rêve vrai. Il est vital de la chercher, de la dénicher, de la faire exister, afin que cette alchimie revienne parmi cette éternité, ce microcosme qui se croit l’unique terrier d’une révélation féroce : que tout est bon à jeter et qu’il importe à présent de se réinventer.

 

Il est petit ou grand, il est sombre ou rougeoyant, il est glacé ou brûlant, mais il est en tous les cas incandescent d’un message qui ne peut plus être ignoré, qui doit s’incarner, se constituer, afin que les yeux de tous ces aveugles puissent enfin le contempler. Ainsi qu’à l’habitude, il n’y en aura pas un pour saisir la puissance de l’écho qui a donné cette perfection, ce symbole du beau. Ils voudront tous de l’or, des joyaux, ne comprendront pas en quoi cette glaise vaudrait plus que tous les trésors royaux, pourquoi elle devrait être au sommet, tel un étendard, un drapeau, un lustre de cristal dans le noir,

 

un dragon aux pouvoirs phénoménaux.

 

Il n’est pas nécessaire que l’évidence éblouisse tous ces idiots, il est clair que la révélation ne se fera pas dans le cerveau, mais dans la matière d’où est parti ce noyau, ces électrons qui tournoient à l’infini, ce minuscule, infiniment petit, qui tient pourtant debout tout ce qui circule et qui vit.

 

Ce vase n’est pas un ustensile, un accessoire que l’on pose sur une bassine, dans l’attente de faire la cuisine. Il est le creuset de tout ce qui bouillonne, fulmine, gronde dans la fureur de se stabiliser, de devenir du vivant, du concret, et non plus cette intense usine où tout se fond et se lamine, en un magma qui sourde de l’abîme, en preuve que cette Terre est habitée d’une rage qui ne demande qu’à exploser, si l’on ignore son message, si l’on persiste à la maltraiter.

 

Ce vase est un volcan, qui vibre de l’énergie d’un ouragan, qui explose de la force d’un tremblement, où tout se brise, le béton, le verre, l’écorce ; où ne subsiste que le squelette nu qui nous porte et nous transmute, ainsi qu’une porte que l’on franchit et qui nous ouvre à des découvertes jamais admises,

 

Que la Lumière est verte,

Que l’amour est à sa guise,

 

Un pouvoir, une arme,

Un miroir, un charme,

Un espoir,

L’âme.

 

Cette glaise n’est rien de plus que le souffle que l’on pose sur la joue d’une enfant rose, juste au moment où elle s’endort en souriant.

Cette glaise est la main que l’on tend, pour aider, pour aller de l’avant, en un geste salutaire qui nous fait devenir plus grand, passer d’un grain de poussière à un soleil éblouissant.

Cette glaise est une évidence, une confiance en cet instinct inouï qui nous fait voir grand, y compris entendre le pas d’une fourmi dans un cataclysme géant, y compris percevoir l’au revoir d’un ami dans la plus noire des abbayes, y compris comprendre que l’on aura des comptes à rendre quand tout sera fini,

 

dans cette ronde qui donne le tournis et fait que le monde est monde, et pourtant si minuscule, au sein de cette bulle qu’est l’infini.

 

De la glaise, un vase ; des mains, des phrases ;

 

Le  chemin vers demain, sans emphase, juste, bon et bien.

 

Ton destin.

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