Mirliton

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Une musique un peu criarde, grinçante, dans un mouvement de foule dansante, résonne et finit même par dominer le tumulte de tous ces gueux entassés. Et les voilà qui se figent, qui s’interrogent sur l’origine de ce drôle de cri, de ce son qui donne le vertige, à la fois appel et appeau pour humains ou pour oiseaux. Pas un ne saisit une seconde que ces notes semblant monter de l’ombre sont l’écho et la voix qui portent une vérité bien au-delà du monde.
Puis la masse oublie, faute de satisfaction à son questionnement qui donnait le frisson. Elle reprend sa cohorte, son balancement, comme les vagues d’une mer morte qui s’échoue interminablement. Ils poursuivent tous leur petit chemin de pas, en tressautant ou en tournant sur soi, manière de ne pas se demander si cette interruption aurait eu un sens, peut-être de les sauver de leur interminable transe qui les secoue sans arrêt ? Mais il n’est plus temps pour eux de se retourner, de prendre ce son pour un rappel de ce qui pourrait, les happer, les extirper, les élever hors de ce funeste trajet qui les voit piétiner, s’entasser et aller en houle vers cette falaise du haut de laquelle tout s’écroule.
Il n’y a que l’urgence d’oublier d’être heureux en tapant dans ses mains pour faire un bruit creux, fini et vain, parce qu’il n’exprime rien d’eux, qu’une faiblarde pantomime et une agitation de bouseux. Se secouer pour ne pas se singulariser. S’ébrouer comme un veau qui vient de heurter une barrière, sonné. Trépigner de bas en haut, version caprice de nouveau-né qui n’a pas encore appris à vibrer.
Et taper du pied.
Et recommencer.
Et s’en faire mal à ne plus douter, que tout ce foin est banal, bancal, sans aucun objet. Persister néanmoins car personne n’ose aller rejoindre l’horizon lointain, où se niche un soleil encore embrumé, ni rayonnant, ni pressé de se révéler à un peuple qu’il ne ferait qu’aveugler ; ni réconfort mérité, ni bienfaiteur attentionné, juste une éblouissante lueur qui dissoudrait les vanités dans un sentiment de peur face à cette lumière qui se contenterait de révéler la médiocrité des ambitions sur cette Terre et leur étroitesse assumée : argent, pouvoir et paresse ; la lie de l’humanité, où tout ce qui importe, s’érige et se dresse, finit par s’écrouler ainsi qu’un chamboule-tout au sein d’une kermesse pour demeurés.

Alors danser, remuer les fesses, dans une parodie de joie et de fête avariée, pour surtout, surtout éviter de penser, de sentir, de se rayonner, de dépasser une à une les barrières qui entourent ce champ de tirs où rôdent les vautours, ce clapier à souvenirs putréfiés, ce mausolée qui ne célèbre que la fin d’une vision d’avenir et l’enterrement de toute solidarité, par la grinçante ironie d’une stèle à tout ce qui doit être honni : l’usurpation d’une liberté réelle, d’un espoir à tous promis, pour une parcelle de gloire, un coup de fusil.

Il ne reste alors plus que des coups de sifflets, des à-coups de mirliton pour acter cette défaite de tout ce qui naît, de tout ce qui devrait constituer une élévation, un progrès, un immense bon vers un paradis secret, accessible pourtant, non loin du firmament de tous ces rêves avec lesquels on grandit, on aspire sans trêve à ne plus rester petits, mais bien le meilleur élève qui apprend de ce que nous offre la Vie.

Rester une bête cependant est peut-être une moindre ignominie, au regard de tout ce qui nous trotte dans la tête et dont nous faisons un confortable vomi. Au moins cette attitude-là, comme celle d’un poulet que l’on s’achète pour qu’il finisse doré et rôti sur la table de la fête, est-elle du niveau où nous entendons rester, tout, tout en bas. Si vivre doit signifier mugir, bramer, caqueter, autant que ce soit avec ses semblables familiers, au sein d’une étable, attachés, enfermés, et non pas à prétendre que l’on va dépasser le stade primitif de dormir, manger, baiser, tandis que l’on se vautre dans le purin liquéfié. Peut-être vaut-il alors mieux mimer le mort, le cadavre aux yeux vitreux que de promettre que l’on va transformer le plomb en or, pour finir par s’y brûler, ainsi que des sagouins qui auraient trouvé un trésor et s’étriperaient, faute d’arriver à se le partager entre eux.

Il en reste néanmoins un pour y croire, à cette résurrection des bienheureux : celui qui souffle soir après soir dans ce mirliton au sein duquel il déverse son énergie dans un fol espoir, que cette musique, ce cri heurte, bouscule un grand, un jeune, un vieux, un petit ; qu’au moins l’un de cette multitude entende, faute de comprendre, et s’arrête, lève la tête, se retourne et décide soudain de quitter cette foule pour prendre son destin en main, comme le lancer d’un dé que l’on roule et qui rebondit sur tous ses coins, avant de s’immobiliser pour montrer autant de points que de possibilités, en une variété sans fin, en un invraisemblable échiquier, où les pions sont ceux qui demeurent immuables, et le fou, le roi, la reine, ceux qui ont osé.

Ne plus chercher alors une raison, une logique, un support pour prendre à bras le corps ce défi magique : plus haut, plus grand, plus fort ; non pas en muscle, mais en vibrations uniques, comme le son d’un, de dix, de centaines de mirlitons à en faire exploser les vitres entre lesquelles nous cloisonnons notre réflexion, telles des berniques qui se terrent au fond de leur coquille si petite, et refusent avec obstination de se laisser porter par le vaste océan, ses courants, ses secrets, ses immensités magiques.
Et se rendre compte ainsi que notre prétentieuse perception de ce qui est unique n’est au fond qu’une vieille rengaine passée trop vite ; que tous nos actes, nos actions ne sont que de la buée sur une vitre, qu’un peu de lumière efface dans une vapeur fugace.
Et que l’on peut, d’un geste simple, d’une curiosité saine, dépasser tous les sommets, briser toutes les chaînes, en refusant d’être partie à cette fête foraine, cette ébauche de vie telle une foire pourrie ; qu’il suffit pour cela de s’écouter, d’entendre ses propres battements de vie, en une pulsation forte, en une vibration qui jamais ne se tarit, parce qu’elle est à la source de toutes nos émotions, à la base de ce qui nous sourit, de notre vision pour transformer ce monde d’un enfer en un paradis, et ne plus se contenter de racler la terre en espérant y dénicher un diamant jauni.

Sans se rêver chercheur d’or ou Mata-Hari ; juste en redécouvrant que l’on est son propre trésor, sans cesse, dans un renouvellement infini, parce qu’il n’y a rien au-delà de la mort, que le miracle de l’infini Amour, de ce qui nous unit tous par un lien si puissant, si fort que l’on devrait simplement dire :

« Merci »

Écrire commentaire

Commentaires: 0