Tremblement de Terre

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Le volcan est entré en éruption.
La lave est lâchée, avec ses roches en fusion.
La guerre est déclarée à l'Humanité, sans rémission.

Il n'y avait rien d'écrit, rien de promis. Juste la joie et le bonheur de profiter d'un paradis, sans se soucier du malheur ou de ce qui était prédit. Il ne consistait qu'à écouter le bruit des vagues sur le rivage, la beauté des couchers de soleil sur le paysage, la jubilation d'enfants qui courent dans toutes les directions, sans craindre l'instant ou de ce grondement de fond.

Et puis il est arrivé ce déni. Cette évidence que parfois le ciel était plus que gris, qu'il ne pouvait s'agir de nuages en toute innocence, à l'odeur lourde de pestilence. Il aurait fallu s'interroger sans impatience, juste poser les choses et les considérer pour en comprendre le sens, la portée, comment s'y préparer, évoluer et anticiper ce qui était annoncé.

Mais il était plus simple de continuer, de ne pas bouger le moindre doigt de pied, de blâmer l'Univers ou la fatalité, de ne plus faire que garder le nez en l'air sans se laisser importuner et redouter une violence guerrière que tous ces signes annonçaient.
Mais il était plus naturel de s'en remettre à la bienveillance éternelle, à la marche des mondes et leur renouvellement sempiternel, plutôt que de tenter un autre chemin, une voie nouvelle et prendre en mains son destin pour qu'il se renouvelle.
Mais il était plus facile de jouer les dociles, les surpris, les incompris, les imbéciles et dire que tout ceci était une funeste erreur, un non-dit qui allait être réparé dans l'heure pour y mettre un terme sans un pli.

Sauf qu'il n'était plus temps de tergiverser.
Sauf que le compte-à-rebours était lancé.
Sauf que l'abcès allait devoir crever.

Et tout s'est emballé.

Le tonnerre qui s'est mis à résonner.
La lumière qui a commencé à changer.
La Terre qui a vomi ses déchets.

Et le volcan a explosé, ni juge, ni justicier ; la simple violence de la Nature libérée, pour faire le ménage et tout réinitialiser, remettre à zéro les compteurs de l'Humanité et offrir à ce monde qui part à vaut-l'eau une chance de renaître pacifié, sans plus d'excuses à avancer.

Alors bien sûr, la panique a gagné les populations surprises et non préparées.
Alors évidemment, l'on a crié au drame, au châtiment face à cette montagne rouge-sang.
Alors personne n'a mis en doute la cause profonde de cette déroute, la honte funeste qui a abouti à cette route où tout ce qu'il reste est le sentiment que l'on redoute : l'impudeur de voir étalées toutes les fautes que l'on a persisté à ne pas assumer.

Il n'y avait plus qu'à courir, qu'à fuir, qu'à gémir, qu'à partir en pleurant toutes les larmes sur ce que l'on pensait détenir et qui était consumé dans les flammes, tout comme son avenir.
Il ne restait plus qu'à défaillir face à l'ampleur de ce cataclysme en train de survenir et à fermer ses yeux au lieu de l'affronter pour ne plus le subir.
Il ne subsistait plus qu'une solitude brutale, cernée par cette lave infernale dont absolument rien ne permettrait plus d'en sortir, avec pour unique issue une fin fatale et due.

Et le volcan continuait à déverser ses torrents de scories et de feu mêlés, en un fleuve que rien ne peut stopper, qui transforme et qui s'abreuve de tout ce qu'il peut croiser, âme, arbre, maison, plante, rocher. Il ne lui importe que de cracher sa rage, de noyer le paysage sous la cendre et le désordre pour qu'enfin tout se plie à ses hordes de flammes et de lave, en une nuée ardente que rien n'entrave, intense et démente, foisonnante et délirante.
Et le volcan de vomir, d'expulser tout ce qui le bloquait, le contenait, l'empêchait de respirer, de s'exprimer, de se développer, de hurler sa vindicte d'avoir été ainsi martyrisé toutes ces années, sans même pouvoir être écouté. Il n'entend à présent que prendre la place qu'il aurait pu occuper tout ce temps, tous ces étés, ces hivers, ces printemps où il constatait que chacun se prélassait, sans aucune considération pour ce qu'il était : intense et en fusion ; immense et en prison ; avide d'espace et de libération.

Il n'est plus de possibilité de retour en arrière maintenant, que la terre est noire et l'océan bouillant. Il ne reste plus qu'à pleurer et à contempler le désastre ambiant, la menace permanente, les rêves et leur effondrement.
Il n'importe plus de sauver de quelconques valeurs, mais bien sa vie et ce qu'il en restait, sous les cris et les pleurs. Seuls comptent les chemins que l'on peut encore emprunter dans ce chaos qui absorbe l'horizon en totalité, dans cet air chaud qui empêche de respirer, dans cette lumière qui aveugle ceux qui n'y sont pas préparés.

La fin d'un monde est actée.

Il ne sert à rien de le nier. L'unique sagesse est de l'accepter, de ne pas poursuivre ce déni qui ne peut plus rien sauver. L'unique objectif est de recenser ses possibilités et l'énergie que l'on est prêt à déployer pour se reconstituer, se réinventer, apprendre de cette avalanche de brutalité. L'unique posture est de grandir et d'accepter ce qui ne peut être changé.,

pour le bien de tous et de l'Humanité.

Les larmes seront pour plus tard, quand enfin viendra le soir, que le soleil sera bien celui  qui descend dans le ciel et ne coule pas en furie jusqu'à votre lit.
Les regrets ne sont plus d'actualité, face à cette adversité, que personne ne pouvait encaisser, quand bien même il aurait été envisageable de l'assumer.
Les espoirs resteront au stade de rêves éveillés, tant que les actions n'auront pas été engagées, programmées, conscientisées, afin de ne plus commettre cet égarement qui n'avait rien d'une fatalité.

Alors seulement viendra le temps de remercier ce volcan, sa puissance libératrice qui a fait exploser cet enferment que l'on qualifiait de délices, cette prison qui n'était qu'un supplice et dont la dissolution a évité de plonger dans un précipice plus profond  ;

celui de Narcisse, et de son obstination.

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