Miroir

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Se voir tel que l'on est, et non plus en pochoir.
Croire à ce qui est le reflet de notre réalité.
Entendre que l'on est bien plus que ce qu'on pensait.


Elle se tient debout, un peu timide et tremblante, dans cette anti-chambre aux fenêtres branlantes. Elle a vu le vaste drap qui recouvre l'objet qu'elle n'ose pas encore soulever pour qu'il lui révèle tout ce qu'il doit  : qu'elle est tout simplement belle.

Elle regarde d'abord le ciel à travers les carreaux poussiéreux, comme voilé par un sentiment d'oubli perpétuel de combien il pourrait vibrer. Elle feint de se passionner pour le tissage et la dentelle des milliers de toiles d'araignées qui oblitèrent toutes les merveilles qu'elle a à portée.
Elle choisit ensuite de s'affaler, dans ce vaste et poussiéreux canapé qui est juste à côté de l'entrée. Quand elle s'assoie, ou plutôt manque de s'effondrer, un nuage de suie jaillit de sous la soie, à manquer de l'étouffer, restes pesant d'un feu il y a longtemps oublié.
Elle se relève couverte de tâches, pliée en deux à tousser. Elle fait mine qu'elle se fâche, pour ne pas paraître décontenancée. Elle s'époussette, lisse sa robe et se laisse à penser qu'elle devrait quand même s'examiner dans ce... Ah non, elle ne veut pas encore y concéder  !

Elle fait quelques pas en arrière et s'emmêle les pieds dans des rails d'un train miniature d'avant-guerre, avec une locomotive qui crache de la fumée. Elle se désole d'avoir ainsi écrasé tous ces petits objets, wagons, arbres et bestioles du paysage au sein duquel il sillonnait. Elle essaye vaille que vaille d'un peu tout réparer, pour finir de mettre une belle pagaille en vérité.
Elle soupire et se pose en tailleur sur le parquet, faisant grincer les lattes à pleurer et fuir une petite souris dissimulée. Elle tend la main pour tenter de l'attraper, bascule et s'étale de tout son long, le nez dans les rainures du bois ciré. Elle grommelle, peste de sa maladresse patentée, et se redresse pour se donner une posture, de celle qui a absolument tout calculé. Sur le sol se dessine cependant en trompe-l’œil sa silhouette allongée,  double aplati de celle qui prétend que tout va bien, qu'elle se tient sur ses deux pieds.

Elle note une armoire là-bas, dans le coin le long du mur aux tableaux épinglés. Elle s'y rend, curieuse de ce qu'elle pourrait y trouver. Elle détaille les portes aux reliefs sculptés de fleurs et de pommes mêlées. Elle pose sa main et caresse les montants massifs, ainsi qu'elle le ferait de l'encolure d'un pur-sang à peine dompté. Elle saisit enfin la clé, et s'autorise à la tourner.

Des remugles d'abord, de linges pliés et enfermés  ; une légère odeur de lavande pour repousser les mites de tout dévorer  ; et puis un étrange éclat, qui ne devrait pas ainsi scintiller.

Elle ouvre grand les deux battants pour dénicher cet intrus inespéré. Elle se plie, se contorsionne pour le forcer à se révéler. Elle finit même par vider une étagère complète et tout jeter de côté, sans considération pour ce dont il s'agissait. Il lui faut un tintement pour réaliser qu'elle vient de mettre à bas toute la vaisselle de vermeille et d'argent qui était stockée. Elle rougit de sa maladresse et s'empresse de tout ramasser, mais à nouveau a l’œil attiré par ce fichu éclat qu'elle cherchait. Elle ne comprend d'ailleurs pas comment il peut ainsi se manifester, dans l’ombrer et sous ces piles de draps qu'il lui reste encore à enlever. Qu'importe  ! Elle s'y attelle et se retrouve presque à creuser, avec ses mains et sans pelle dans ce fatras empilé : des chemises de nuit, des bonnets ; une vieux dessus de lit, une cafetière rouillée ; un morceau de tapis et même un pistolet ! Mais, et cet éclat qui persiste à lui faire froncer les sourcils, sans explication rationalisée ?!

L'armoire est vidée à présent ; et pas l'ombre de la cause d'un reflet, qui choisit juste ce moment de renoncement pour se manifester.

La jeune femme s'énerve, s'emporte, à jurer que tous les diables emportent ce feu follet.  Que n'a-t-elle dit de la sorte  !! Voici le Cornu qui vient la saluer, avec toute sa cohorte d'anges damnés. La jeune femme se croit morte et bonne à enterrer, s'évanouissant sans plus de dignité. Le Diable ne s'en formalise pas, se penche, la porte et se demande même s'il ne va pas tenter un baiser. Il n'a pas le temps de réaliser, qu'un millier de reflets de toutes sortes, en une pluie de lumière argentée vient le laminer à ne plus laisser qu'une ombre que le vent emporte par la cheminée.

La jeune femme se réveille de ce qu'elle croit d'abord avoir cauchemardé. Il lui faut remarquer les traces de sabots sur le parquet pour qu'elle manque de se mettre à hurler, avant qu'un éclat de soleil dans ses yeux interrompe cette velléité. Elle tourne la tête vers la fenêtre et constate que la nuit est tombée. Elle réalise alors que cette lumière pulse de sous le drap de ce miroir, à le brûler. Elle grimace, vexée, vaincue de devoir enfin admettre que depuis le début, là était la source de toutes les vérités, comme le dessin de la Grande Ourse pour guider les bergers.

Elle se remet debout. Elle essaye de défroisser les plis de sa robe, de se rendre présentable ; comme si elle était invitée à un banquet pour souper. Elle soupire de cette coquetterie déplacée, et comme un écho à cette évidence, elle se retrouve soudain nue, ainsi qu'un nouveau-né. Elle tente de se protéger la peau, dans un réflexe de pudeur innée, avant de laisser choir ses bras de chaque côté.
Il n'est plus temps de ces manières puériles et déplacées.
Il est impératif de s'accepter tel que l'on est.

La jeune femme avance, avec précaution, comme si le sol la brûlait. Elle se sent elle-même en combustion, telle une étoile à l'énergie illimitée.
Elle s'arrête face au miroir, ou à ce qu'elle suppose qu'il est.
Elle arrache le drap, mais ne le voit pas choir, plutôt s'envoler.

Et elle se contemple, dans toute sa beauté.

Il n'y a plus de femme, il n'y a plus d'objet.
Il n'y a qu'une flamme, celle de l'éternité ; la Passeuse d'âmes, la Mère de la Vérité.

Il n'y pas plus de peurs, de larmes, de doutes, de terreurs à repousser.
Il n'y a plus que l'essence même de ce qui nous tient éveillés : la musique de la condition humaine, douce, forte et à pleine intensité.

Il n'y a plus de miroir, d'anti-chambre, de maison ou d'escalier.
Il n'y a plus que les constellations comme un paradis rêvé,

celui où l'on oublie la raison pour laisser place à la confiance en qui l'on est  :

unique, remarquable, pétri de charmes et d'émotions,

la Vie, telle qu'elle est donnée.

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