Rides

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Elles sont là, elles sont apparues on ne sait pourquoi.
Elles arrivent quand on ne les attend pas, comme on aborde l'autre rive de soi.
Elles s'installent, elles s'incrustent et dessinent sur la peau toutes nos aventures illustres.

Elle est au coin de l’œil d'abord, comme à la frontière d'un trésor. Elle se matérialise sans qu'on ne le réalise, en un léger trait que l'on n'aurait pas remarqué, ne serait-ce notre habitude de scruter cette enveloppe, cette peau que l'on connaît.
Elle s'installe ensuite sans urgence, certaine de sa place et de la légitimité de son existence. Elle a attendu si longtemps qu'elle savoure ce moment, cette apparition comme une intronisation.
Elle demeure enfin sans clameur, en silence, loin de tout bruit ou fureur, déployant juste ce qu'il faut d'ardeur pour tracer ce sillon de joie ou de malheur, ce concentré d'émotion qui s'inscrit heure après heure.

Et elle guette les réactions, de ce miroir, de cette première trace de notre histoire, de la preuve que tout n'est pas blanc, tout n'est pas noir mais se grave à bas bruit, pour s'offrir aux regard quand tout est fini.
Elle ne s'offusque pas de choquer, des cris qu'elle ne manque pas de susciter, des larmes qu'elle sent couler, en un baptême qu'elle n'a pas demandé, par le simple fait de commencer à exister.
Elle aurait aimé être accueillie tel un nouveau-né, par des vivats et des cris de surprise émerveillés. Elle aurait préféré ne pas être vue comme celle qui annonce que l’insouciance est finie et le décompte a commencé  ; mais elle ne peut rien changer à ce qu'elle est, à ce qu'elle n'a pas choisi d'incarner, sur cette fine enveloppe qui va la porter. Alors elle se contente de marquer ce point de départ, ce jalon qui s'affiche sans tergiverser, cette preuve que n'est pas promise l'immortalité à tout un chacun, maître ou valet.

Elle n'a pas cette conscience du temps, cette violence de la perte de l'enfant, cette tristesse d'une fin, d'un renoncement. Elle ne fait qu'être cette délicate calligraphie sur la peau, cet indice que le monde imprime sa marque sur nos oripeaux, que l'on en ait conscience ou pas, que l'on soit laid ou que l'on soit beau, que les défis que l'on s'est lancés aient abouti ou aient sombré au fond de l'eau.
Elle n'a pas cette volonté d'humilier ou de rabaisser, cet orgueil de vouloir qu'on la regarde, elle et elle seule, sans plus se préoccuper de cette enveloppe qui prendrait soudain la forme d'un linceul parce qu'elle a ainsi décidé de se concrétiser, en un sceau d'infamie et la révélation d'un secret, que l'espoir et la légèreté sont finis, tatoués ainsi qu'un sceau que l'on se saurait voir, comme un clou de cercueil.
Elle ne fait pourtant que s'inscrire dans la longue lignée des souvenirs que l'on a déjà oubliés et qui trouvent ainsi matière à revenir nous chatouiller, se rappeler tout ce que nous avons traversé. Celle-là, cette première ouvre le chemin, montre la voie à toutes ses sœurs, qui grandissent sous les couches de nos émois et rayonnent du cœur, peine ou joie, qui vont se montrer à l'extérieur.

Elle est heureuse de s'offrir au monde, de détailler combien nos vies sont profondes, à son image, de quelle manière ce que nous expérimentons résonne et fait remonter du tréfonds de chaque personne tous ces multiples rayons, toile délicate et personnelle qui singularise celui ou celle dont l'esprit ou la voie n'avaient pas encore laissé la moindre empreinte, où que ce soit.
Elle affronte avec sérénité, le froid, la pluie, le soleil ou le vent déchaîné, certaine que les jours qui passent ne remettront pas en cause son apparition ou sa trace, à présent qu'elle a révélé sa condition et son assurance que, des joues au front, le parcours de chaque être humain dessine avec sagesse une direction.
Elle n'envisage pas de modification, une improbable disparition, tant elle puise sa force dans toutes nos expérimentations, nos errements, nos révélations ; nos tourments, nos jubilations, nos amours sans conditions. Elle se sait légitime à partir du moment où elle se dessine, dans un subtil mouvement qui s'imprime, traumatisant ou gracile, mais témoin du passage du temps et de son fil, du passé remontant vers un futur qui oscille, entre résignation et combat permanent pour ne pas perdre cette beauté que l'on croyait facile, cette grâce avec laquelle on marche sur un fil, léger, et qui disparaît au fur et à mesure que les années défilent.

Elle n'espère pas être aimée dès qu'elle est arrivée. Elle devine et elle sait que sa venue n'était pas espérée ni attendue, plutôt crainte et vue comme le début de l'entrée d'un labyrinthe au sein duquel nombre se sont perdus, incapables de rien sauf de geindre face à ce qui ne sera plus ; le rêve idéal d'une éternité entrevue, où le présent est le seul rival à l'incroyable défilement sur cette pente phénoménale qui conduit à ne plus se reconnaître, en bien ou en mal, dans ce miroir aux alouettes qu'est l'image de ce que l'on veut être.

Elle patiente en conséquence, sans urgence, attendant que se fasse jour l'évidence, que ce qui est vu comme une infamie pourrait cependant être la clé d'une nouvelle vie, de celle où l'on ne peut plus tricher, feindre de prétendre ce que l'on est, mais bien enfin assumer nos victoires et nos échecs sans plus tergiverser, parce qu'il est à présent impossible de les cacher.
Alors elle continue à s'inscrire dans la durée, où n'existent plus de beaux, ni de laids, mais où subsiste seul ce que l'on est  :

de fragiles petits êtres qui doivent renoncer à leurs vanités,
pour embrasser leurs talents et leurs défauts sans plus se torturer la tête,
parce qu'à la fin, seule comptera ce que l'on a offert et partagé,
bien au-delà de cette petite ride qui n'est là que pour le rappeler.

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