Semer

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Ne voir qu'une terre stérile et un hiver prolongé ;
Ne plus croire en l'espoir d'une graine en train de germer ;
Ne plus oser espérer que la joie sortira de toute cette peine et sueur versées.

Qu'il est dure le chemin vers la récolte espérée ! Combien l'on se torture de s'être trompé, d'avoir lancé ces semailles du mauvais côté, de ne pas avoir assez arrosé. Et qui pourra bien venir nous rassurer, à présent que nous sommes coincé par le froid et contraint d'attendre le résultat de notre labeur ainsi  ?
Aujourd'hui, nous ne sommes pas perdus pourtant, nous avons bien avancé. Il n'y a pas eu un jour, un mois, une année où nous n'avons pas réfléchi, pesé et soupesé la manière dont nous avons fait le tri entre ce qui a été accompli et ce qu'il reste à poser. À aucun moment, nous n'avons tenu pour acquis ce qui nous avait été enseigné, que ce soit par les anciens aguerris ou par un jeune freluquet. Nous avons écouté, pris des notes, analysé, évalué, testé et enfin assumé notre choix dans toute sa légitimité.

Et pourtant, nous sommes encore dans le doute et l'incrédulité.
Est-ce que nous avons pris la bonne route pour viser le champ sélectionné  ?
Était-ce bien au mois d'août qu'il convenait de tout redistribuer ou bien en février ?
Ne fallait-il pas patienter encore un peu de peur de mettre la charrue avant les bœufs  ?

Ces pensées mettent notre esprit en déroute, le font tourner comme un rat en fond de soute se demandant quand le cargo va aborder. Rien n'y fait, pas le moindre répit n'est autorisé, tant sont profondes, et l'intensité de notre volonté, et l'exigence de ne pas échouer. Il n'est pas une minute, pas un battement de cœur écoulé qui ne nous rebute et nous contraint à tout reconsidérer.

Il est hors de question de ne pas transformer l'essai.
Il est inimaginable de ne pas accéder à ce qui est mérité.
Il est inconcevable de ne pas recevoir les lauriers justifiés.

Les travaux ont pris place, ont pris une telle énergie et emplis tellement d'espace que ce serait payer un trop cher prix à ne plus pouvoir se regarder dans la glace et s'enfouir sous les débris, sous les huées de la populace et la honte infinie.
Le projet a été peaufiné dans ses moindres détails et la chronologie minutieusement reportée sur des tables, des ordinateurs et des comptables assermentés, que ne pas récolter les fruits de cet investissement serait une injustice patentée.
Le temps passé à compiler les idées, les envies et la réalité a pris une telle ampleur, chaque seconde de chaque heure, au point de ne plus se rappeler le goût de la douleur à baigner sans arrêt dans le stress et la peur, que réaliser que tout ceci serait décalé reviendrait à pure horreur,

à l'évidence qu'il ne restera que le vide comme vainqueur.

Le vide ou un silence prometteur.

Il n'est pas nécessaire de brailler et de s'agiter pour prétendre ne pas être dans l'erreur.
Il ne sert à rien de brasser et de courir de tous les côtés quand ce n'est plus l'heure.
Il est inutile de s'agiter quand s'abat la torpeur.

Le monde est ainsi fait que s'enchaînent le jour et la nuit, la mort et la vie, le silence et le bruit. Cela n'en fait pas moins un cycle infini, nécessaire et vital pour que ne soit pas rompue l'énergie, perdu de vue le but, disparue le promesse de l'aube bénie. Prétendre aller à l'encontre de ce rythme, de cet équilibre revient à vouloir rendre compte du marathon d'un endormi, de lire l'heure sur une montre aux chiffres indéfinis, de grimper les parois de sa propre tombe en réclamant un répit.

Alors vaut-il mieux continuer à courir en fermant les yeux ou s'autoriser à s'assoir un peu ? Alors est-il préférable de persister à vouloir vaincre dieux et diables ou comprendre que le seul adversaire est celui que l'on connaît depuis que l'on est sur Terre : soi, de la tête aux pieds  ? Alors convient-il de clamer haut et fort que l'on est pas de la race des faibles, mais des matamores et que personne jamais, ni le moindre problème ne mettra à bas le résultat de nos efforts... jusqu'à ce qu'un papillon qui passait par là face basculer dans un gouffre tous nos trésors ?

Parfois il n'y a pas d'autre choix que d'attendre, même si cela est aussi dur que de respirer avec autour du cou une corde pour se pendre.
Parfois la meilleure des solutions est de ne rien faire, ce qui évitera de faire de son existence un enfer et de finir aux urgences.
Parfois l'immobilité et le néant sont les évidentes issues pour ne pas se prendre le mur qui se dresse devant et qui ne disparaîtra pas tant que l'on ne voit pas qu'il faut faire un virage au lieu de continuer tout droit.

C'est à ce moment précis, dans la posture du yogi, que l'on se rappellera cette évidence : que la Terre accouche de semences, que les graines qui ont été plantées prennent le temps de se développer, que les germes que l'on espérait ont besoin d'un hiver, de froid, de nuit pour prospérer ; et que ce n'est que le lot de toute matière que de s'y plier.

Il ne reste plus alors qu'à méditer, qu'à contempler le vent dehors auxquels seuls les fous tentent de résister ; et nous, bien au chaud, le chat sur les genoux, nous pouvons sourire et nous reposer, avec la certitude que le meilleur est à venir,

quand la graine que nous avons plantée avec soin aura germé,
comme tout ce que la Nature sait prodiguer, au rythme qu'elle a décidé.

Écrire commentaire

Commentaires: 0