O fil de l'eau

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Ne voir le temps qui passe que comme un allié qui guide nos traces ;
Ne concevoir l'instant d'après qu'ainsi qu'une surprise improvisée ;
Ne plus courir, mais patienter ; ne plus agir, mais se laisser porter

au fil de l'eau,
sur ce vaste fleuve qu'est notre destinée.

Il y a bien eu un début, un matin, où l'on a été plongé dans le grand bain, mais depuis ce jour, il n'est que remous et vagues tout autour.
Il y a bien eu une conscience de basculer dans l'existence, mais depuis cette violence, il n'est que désarroi et inconstance.

Nous ne sommes plus des enfants, nous sommes devenus grands, à force de lutter pour ne pas être emportés,  à persister de ne pas finir noyés, à s'acharner à rejoindre la rive pour se poser. Ce combat de tous les instants a usé notre joie et terni nos sentiments, ancrant la certitude profonde que ne survivent que les forts dans ce monde.
Nous sommes des combattants, nous n'avons pas cessé un instant d'imposer notre loi, de définir notre pré carré à soi, pour ne pas finir recroquevillés dans un marais. Il ne pouvait pas être question de ne pas surnager au-dessus de cette population, nous positionnant de facto dans l'absolue solitude de nos émotions.
Nous sommes les meilleurs, nous avons l'obsession d'écouter notre cœur, à force de cours et de labeur, nous avons conquis le droit au bonheur, défini et appris en notre fors intérieur, car il est hors de question de regarder ailleurs. À n'en pas douter, le résultat est là  : nous sommes tristes de haut en bas.

La brasse, le crawl, le dos ; nous avons assumé tous les rôles car il le faut. La perspective de ne pas savoir où conduit ce courant ne doit pas nous autoriser à nous relâcher et à ne pas tenter de dominer tout ce qui va venir devant, pour que l'on puisse être fiers de notre mentalité guerrière, de nos énergies colossales, concentrées pour lutter contre tout ce qui pourrait nous faire du mal, homme ou animal.
Et voilà que nous nous découvrons bancal.

La menace, les trombes d'eau ; les rapaces, les crocodiles abyssaux ; nous sommes les maîtres de notre environnement et nous ne tolèrerons pas le moindre relâchement. Nous exterminerons et détruirons tout ce qui nous empêche de faire des ronds, de jambes, dans l'eau et nous permet encore de prétendre que nous restons des héros.
Et voilà que nous hurlons de voir du sang sur notre peau.

La glace, les fardeaux ; les rochers qui fracassent nos radeaux ; nous avons appris à la dur que tout disparaît et rien ne dure. Nous ne cessons pas nos efforts et nous reconstruisons tout ce que nous a arraché le sort car ne pas se battre contre ce qui nous fait du tort serait pire que la mort.
Et voilà que nous pleurons tout seul dehors.

Ne serait-il pas temps de reconsidérer tous ces boniments ?
N'est-ce pas l'occasion de faire un grand ménage de saison ?
N'y aurait-il que le calcul et la raison pour lutter contre le ridicule de notre situation ?

Lâcher la rame et jette les armes.
Balancer par-dessus bord notre malle au trésor.
Enlever chapeau et moustiquaire, pour ne garder qu'une tunique légère.

Et se sentir soudain libre comme l'air.

Cesser de battre des bras.
Écouter son cœur qui bat de joie.
Se laisser flotter et contempler le ciel qui flamboie.

Et réaliser que l'on se sent bien comme cela.

Ne plus se centrer sur soi et tendre la main vers celui qui est là.
Ne plus considérer demain comme une fin, mais comme la découverte de notre destin.
Ne plus estimer qu'être est devenir le plus malin, mais bien accepter que nous sommes tous différents, avec le même enterrement, dans cette Terre au sein de laquelle nous essayons désespérément de planter un oriflamme distingué et aborder à quai, pour prouver que nous avons existé.

De cette décision d'abandon, de ce choix de ne plus filer tout droit, de cette idée de tout laisser aller, découvrir soudain que tout en devient facilité.
Ce courant qui nous empêchait ? Il nous conduit là où on le désirait.
Ces vagues qui nous tourneboulaient ? Elles nous lancent vers le ciel auquel on rêvait.
Ces créatures que l'on redoutaient ? Elles nous guident vers des richesses insoupçonnées.

Et de ce fleuve qui nous martyrisait, l'on comprend qu'il nous offrait ce à quoi l'on aspirait : le partage et l'échange ; les surprises et l'étrange ; les sourires et les anges.
Remercier ainsi ce cadeau de la Vie et décider que demain sera tel qu'aujourd'hui :

le jour où rien n'est écrit, et tout nous réussit.

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