Courant d'air

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Un souffle qui s'impose sans égard ;

une porte qui claque sans crier gare ;

un air qui pulse sorti de nulle part.

 

La vie n'est pas faite que de hasard, de blanc ou de noir, de tristesse ou d'espoir. Il est de ces grains de sable qui viennent faire dérailler une machine admirable, pourtant bien huilée et parfaitement lancée. Alors que tout glissait, tout fonctionnait, voilà que la voie rapide bifurque et vous emporte vers un trajet bien plus rude, mélange de chaos et sans certitude. Il n'est alors plus que de questions, d'appels et de circonvolutions pour tâcher de retrouver la bonne direction.

 

Mais était-ce vraiment ce qui convenait au fond ?

Mais n'y a-t-il pas une étrange raison à cette diversion ?

Mais ne serait-ce pas tout d'un coup l'inespérée destination ?

 

Pour le moment, la question n'est pas là. Vous voici ronchon et bougon de ne pas avoir la maîtrise de quoi que ce soit, dans une bizarre version de ce que serait votre vie qui vous file entre les doigts, dans une totale cacophonie et le grand n'importe quoi.

 

Vous prétendez malgré tout garder le contrôle de vos émois, ni sérieux, ni drôle, juste énervé d'en être arrivé là. Vous vous acharnez à ne pas lever vos mains de la barre que vous voulez voir filer droit. Vous vous cramponnez, y compris quand vous plongez en pleine purée de poids. Vous vous agrippez à tout et n'importe quoi ; vous ne voulez surtout pas que le premier venu ou qui que ce soit, vous demande, ingénu : « Mais tu fais quoi ? »

 

Car la vérité est que vous ne savez pas.

 

Le voyage se poursuit malgré tout, même si vous n'en voyez plus le bout. Vous pensiez arriver à reprendre le bon chemin, mais vous n'avez fait que manquer de plonger dans un ravin. Vous jurez, vous pestez contre cette fichue destinée, contre ces aléas dont vous auriez pu avec soulagement vous passer. Vous ne voyez pas du tout en quoi tout cela va vous aider. Vous ne vous imaginiez pas en coque de noix ballotée, en esquif à la dérive et complètement paumé, en espèce de brindille emportée par un courant insensé.

 

Vous ne pouvez pas vous empêcher de maudire ce sagouin qui vous a ainsi catapulté dans cette espèce de chemin qui manque à chaque virage de vous rétamer et de mettre à bas toute cette précieuse cargaison que vous transportez à bout de bras. Il n'est pas une minute, pas une seconde où vous n'essayiez de refaire le film avant que l'on vous plonge dans cette descente en trombe. Vous cherchez l'erreur que vous auriez commise. Vous croyez discerner l'exact moment où vous a été balancé cette surprise que vous détestez.

 

Et vous le trouvez, pardi !

 

Ce petit coup en douce, sans bruit.

Ce courant d'air qui semblait tout gentil.

 

Et vous le maudissez de vous avoir ainsi trahi.

Et vous le détestez de cette insupportable sortie.

Et vous lui souhaitez tout le mal que le monde puisse projeter dans sa frénésie.

 

Sauf que lui est déjà parti, dans les nuées, à chahuter nuages et oiseaux de paradis. Il ne sert clairement à rien de lui en vouloir, lui le messager de votre nouvelle histoire, lui le Petit Poucet qui va vous faire sortir du noir. Il est déjà loin, il est déjà trop tard. Il est puéril et vain de lui supposer autant de pouvoir. Il n'y a pas de monstre dans le placard.

Mais il vous faut un bouc émissaire pour justifier ce soudain enfer. Il est vital et absolument nécessaire que vous désigniez à la vindicte cet infime signal, ce minuscule souffle sidéral. Au moins, cela vous évite de penser à ce quotidien qui vous paraît d'une incompréhension abyssal et sans intérêt. Vous pouvez vous autoriser à vous lamenter de cette fatalité.

 

Mais cela n'arrête en rien ce qui est en train de se dérouler.

 

Tandis que vous agitez les mains, que vous braillez contre ce fichu sentier, vous ne réalisez même pas que tout commence à changer,

 

la route, qui passe de brutalité à tapis de fleurs parfumées,

la déroute, qui se met soudain à se transformer en une balade improvisée,

le doute, qui n'est plus du tout d'actualité, alors que le soleil petit à petit apparaît.

Et même ce courant d'air qui revient vous rafraîchir les idées.

 

Alors, devant ce spectacle qu'il devient difficile d'ignorer, vous cessez de vous battre et ouvrez grand vos yeux écarquillés.

 

La route n'en est plus une.

La déroute fait place à la bonne fortune.

Le doute disparaît au profit de larmes qui se mettent à couler.

 

Vous mettez un terme à votre voyage.

Vous jetez au fossé votre tonne de bagages.

Vous vous allongez dans l'herbe et contemplez le paysage.

 

Vous pouvez enfin exister et ne plus courir après des fantasmes frelatés.

Vous avez le droit de vous poser et d'arrêter de galoper de tous côtés.

Vous pouvez, non plus maîtriser, mais laisser s'inviter,

 

le monde dans toute sa beauté,

et vous, son joyau enfin révélé.

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