Laisser venir

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Oublier ses projets et accueillir les surprises proposées.
Ne plus dire  «  Je vais  », mais «  Je verrai  ».
Ne plus espérer que l'insensé.

Toujours contrôler et planifier. Encore dominer et maîtriser. Jamais n'abandonner.

Et toute cette énergie gâchée, cadenassée, calibrée.
Et tous ces cris pour ne rien laisser passer.
Et tous ces bruits à assommer.

S'illusionner chaque jour sur l'étrange idée de diriger sa destinée. Se construire une tour du haut de laquelle admirer ses domaines délimités. Ne plus rêver que du prochain retour de ce qui nous est dû au regard de la sueur versée.

Et ne pas réaliser que notre orgueil est démesuré.
Et ne pas voir que nous ne contraignons que notre liberté.
Et ne pas concevoir qu'un rond ne sera jamais transformé en carré.

Alors

Regarder cette feuille qui plane et essayer de deviner où elle va poser.
Ouvrir un livre à la vingtième page ou la seconde et commencer l'histoire où elle en est.
Attendre que le soir tombe sans bouger le moindre doigt de pied, hormis pour saluer une colombe qui vient de passer.

Regarder la marche du monde comme un rêve éveillé.
Ouvrir nos oreilles à la ronde en écoutant tous les sons propagés.
Attendre que commence une chanson pour y participer et danser chaque seconde comme si la vie allait s'arrêter.

Regarder le bleu du ciel ainsi qu'un océan inversé.
Ouvrir une porte durant le sommeil d'un nouveau-né.
Attendre que le matin se révèle pour ne rien décider, ni choisir entre sillonner des ruelles ou caresser l'herbe allongé.

Et se rendre compte que tout a bougé,
à ne rien faire que contempler, si un oui ou un non ouvrent ou tiennent une porte fermée, alors que la rencontre est déjà nouée.

Et sourire de notre vanité,
à se persuader que l'on compte et que l'on tient nos choix bien serrés, alors que l'unique qui importe est de desserrer les doigts et de les observer s'égayer.

Et rire de cette facilité,
à briser tous les cadenas sans même les toucher, juste par la simple confiance qu'ils finissent tous par rouiller, faute de soins et de gardiens pour les manipuler.

Oser alors sans prétention abandonner à la vie les parfaites décisions qui nous offriront un bonheur choisi, non pour ce qu'il nous apporte, mais pour ce qu'il diffuse,

des joies de toutes sortes et d'innombrables muses,
porteuses d'amour et d'une cohorte d'excuses
propres à rassurer notre raison obtuse.

Comment pourrait-on cependant admettre de la sorte que toutes les solutions ne viennent que de cette posture absurde consistant à prôner la plus complète passivité en face des dangers les plus rudes  et les plus redoutés ?
Qui pourrait prétendre que dans le labyrinthe quotidien, le plus important est non pas de tenir une carte, mais une main, celle qui confortera dans le fait que ce n'est pas le chemin qui compte, au contraire le lien  ?
Et pourquoi abdiquer tous nos talents et toutes nos connaissances à cette attitude puérile qui retourne à l'enfance, où le trésor caché soudain apparaît parce qu'il est issu d'un étrange conte de fées  ?

Parce qu'à force de questions, l'on oublie d'exister et que la seule bénédiction est de se rappeler qui l'on est, pour partager sans condition le bonheur incarné, mélange de singularité et de communion dans cette Humanité.
Parce qu'à force de tergiversations, l'on renie nos qualités et que seules nos émotions nous redonneront foi en nos capacités, mémoires infinies issues d'un passé qui impose l'écoute pour s'y ressourcer.
Parce qu'aucune liberté ne sera jamais donnée à celui qui part pour les étoiles avec des boulets aux pieds, agglomération colossale de ses rêves morts-nés et concrétisation implacable d'un échec annoncé.

Contentons-nous pour une fois de reconnaître notre inanité à comprendre le monde tel qu'il est et ouvrons grand les bras à un futur inexpliqué,

pour enfin laisser venir ce que nous avons mérité.

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