Attente

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net

Que dire, que faire quand ce qui est certain ne franchit pas la matière ?
Que pensez, que peser quand ce qui est annoncé ne veut pas se concrétiser ?
Que choisir, que décider quand ce qui est déclaré n'arrive pas à se manifester ?

Vous n'avez aucun doute : vous êtes sur la bonne route. Vous le savez pertinemment, vous vous trouvez dans le sens du vent. Vous ne vous méprenez pas sur vos pas, vous allez exactement vers ce qui doit.
Et rien n'arrive sur cette voie.

Vous redoublez d'effort, vous avez la conscience de ne pas avoir tort. Vous entendez de tous bords : «  Allez, encore un effort, ne perds pas le Nord  !  »

Et pas pas une récompense ne vient en ce sens.

Vous reprenez les guides, les directives. Vous relisez tout ce qui vous évite stress et fatigue. Vous repointez chaque étape franchie et dépassée.

Et vous semblez ne plus du tout avancer.

Vous n'y comprenez plus rien, vous allez voir savants et devins. Vous voulez des explications à toutes ces non-concrétisations, des détails précis de ce qui aurait pu gripper cette machine et son énergie. Mais tout le monde vous dit et vous répète que vous progressez de façon parfaite, qu'il n'y a pas un iota à changer et que bientôt ce sera la fête.

Et vous ne voyez pas un changement se manifester.

Vous vous dites que vous avez peut-être mal interprété les directives, les indices ; que vous auriez dû tourner avant ce précipice et non pas l'enjamber; que ce n'est pas un calice que vous auriez dû emporter, mais une gourde aux parois lisses pour vous hydrater ; que les rencontres n'ont peut-être pas été les bonnes finalement, que vous auriez dû ignorer tous ces gens.

Et vous n'êtes pas plus éclairé qu'avant.

Vous retournez interroger ceux que vous auriez sûrement dû consulter plus avant. Vous prenez des notes, vous faites ressemeler vos bottes. Vous suivez des cours déjà appris, vous révisez jusqu'au bout de la nuit. Vous repassez les examens dont vous avez déjà les parchemins, afin d'être bien certain de ne pas avoir confondu grec et latin.

Et seuls les maux de têtes vous reviennent aux sons des trompettes.

Alors vous êtes perdu, vous ne savez plus ce qui est à prendre ou ce qui est dû. Vous supputez que vous auriez pu comprendre toutes ces choses inconnues, sans même prétendre que c'était mal venu. Vous vous remettez en question, vos sens, vos intuitions, le fondement même de votre existence et de votre condition.
Mais cela n'apporte aucune solution.

Alors vous vous énervez, vous criez, vous braillez. Vous vitupérez contre le monde qui ne fait que vous casser les pieds. Vous blâmez tout et son contraire, la Terre, la Mer, l'Univers. Vous en voulez à tout un chacun, de dire non, de dire oui, de fuir ou de tendre la main.

Mais cela ne vous rend que plus aigri.

Alors vous cherchez des issues improbables, de charlatans, de charades. Vous voyez des signes partout, dans un ruisseau ou dans une branche de houx, dans la parole d'un sage ou d'un fou. Vous êtes persuadé qu'il vous faut à présent faire un pas de côté, pour que le futur soit à la hauteur de ces boniments insensés.
Mais aucun rendez-vous ne s'inscrit sur le calendrier.

Vient soudain ce moment où vous n'osez plus bouger, ni avancer, ni reculer, ni tourner, ni rentrer au dedans. Vous voilà statique, statue magnifique et tragique, aventurier emmuré de la tête aux pieds. Il n'est plus de bruit, plus de mouvement, plus de quête au trésor fascinant. Il ne demeure que le vide, de cette absence d'équilibre, de cet abandon indicible.

Vous êtes enfin au bon endroit, exactement.
Dans la posture de l'écoutant.

Plus une exigence ne prime, plus une victoire ou une défaite ne vous déprime. L'heure n'est plus à la fête, ni au lèche vitrine. Il n'est pas cependant non plus question d'abandon ou que l'on vous brime. Vous êtes redevenu à l'unisson de la vie, et non plus cette machine aux trépidations à donner le tournis.

Vous attendez, et c'est parfait.
Vous patientez, comme vous deviez.
Vous contemplez ce qui peut arriver.

Et tout ce met à briller :

ce que vous n'aviez pas le temps de considérer,
ce que vous pensiez avoir maîtrisé,
ce qui vous était donné et non pas ce que vous aviez accaparé.

Il vous suffit alors de tendre la main, non plus dans un geste de conquérant ou de dédain, mais comme une offrande que l'on porte vers demain, pour que vous soit prodigué ce que vous n'osiez espérer, pour que vous soit montré exactement où vous étiez et cette voie que vous n'aviez même pas envisagée, tout occupé que vous étiez à décider de ce que vous méritiez.

Se fait alors jour cette vérité,

que l'attente n'est pas souffrance et torture injustifiée,
mais l'amour nécessaire pour vous offrir l'accès à votre intimité,

ce jardin des délices que vous teniez caché.

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