Jalousie

Laurent Hellot – 2019 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net


 Ce sentiment curieux et envahissant,
ce ressenti insidieux et embarrassant,
ce poison vénéneux et surpuissant.

L'histoire était belle et l'issue évidente  : se nourrir d'amour et de passion ardente. Et voilà qu'un matin, au détour d'un chemin, il n'y avait plus personne pour vous tenir la main. Ce n'est pas un drame, pas un cataclysme, juste la banale extinction d'une flamme sans aucun lyrisme. Il n'est pas question d'échec, ni de responsabilité, juste constater que chaque jour n'est plus empli de joie intense mais de souvenirs tristes.

L'effort est à présent de regarder devant, de ne plus ruminer les erreurs ou les errements qui auraient tout plombé, ou pire encore, de rejouer la pièce telle qu'elle aurait dû se terminer, dans une désespérante tentative de se leurrer.
Mais les mois s'enchaînent et la banalité, en dépit des chaînes nouées de regrets, comme autant de graines qui pèsent et ne pourront plus germer. La routine s'installe et la vie reprend son cours, dans le flux inarrêtable qui pulse tout autour, afin de justifier la succession d'heures et de journées, ainsi que ne pas sombrer dans la médiocrité d'une incapacité à se relever.
Alors le temps fait son œuvre, petit à petit, comme une pieuvre qui propulserait son encre sans merci, noyant dans le brouillard ce qui pourrait alimenter encore un vortex de soucis, dans ce qui se passe sans votre présence, dans cet oubli de ce qu'était la jouissance, dans ce bonheur qui permettait de partager en deux l'existence.
Parfois une bulle de lumière rejaillit, montant dans le ciel sans préavis, rappelant à votre esprit anéanti tout ce qui a disparu dans ce grand ménage, comme la poussière sous le tapis. Il vous faut alors batailler pour ne pas resombrer et vous ruer de nouveau dans les affres de ce qui ne sera plus jamais.
Pourtant, vous y arrivez. Vous persévérez à vous concentrer sur ce qui peut maintenant arriver, depuis que votre vie est à réinventer. Vous n'en n'êtes pas encore à ne plus avoir de remords, mais vous commencez à vous dire que vous pouvez vous présenter au dehors sans avoir la sensation de porter la mort, le deuil de vos idéaux et de vos efforts.

Sauf cette ombre qui s'abat.
Vous ne vous y attendiez pas, ou bien la redoutiez tout bas. Une vision, un soupçon, le doute que l'autre a soudain droit à une rémission, au privilège d'une injustifiable exception  : redevenir visible dans le monde des émotions.
Vous ne voulez pas y prêter attention. Vous vous refusez le droit de tomber dans la suspicion. Mais vous ne pouvez pas empêcher vos pensées de tourner en rond, dans une boucle de plus en plus resserrée, au centre de laquelle se trouve votre moitié, et surtout une nouvelle rencontre qui lui aurait été proposée.

Et là, il n'est plus possible d'y couper : vous devenez obsédé par ce fantasme invisible, par cette humiliation risible, celle d'avoir été remplacé, comme un fusible.
Vous ne vous focalisez plus que cet éventuel possible, imaginez tout ce qui pourrait être le plus terrible : se voir ridiculisé par un ennemi invincible, se voir comparé à un héros indestructible, être rabaissé au rang de nuisible

et vous en faites une cible.

Incapable de plus voir que tout en noir, infichu de sortir de ces sentiers rebattus, obsédé par la révélation de toutes vos tares cachées, vous n'êtes plus vous-même, vous êtes absorbé par un si minuscule phénomène, celui de ne plus être qu'un grain emporté dans une mémoire dont le souffle vous bannit.
Cela est insupportable, cela vous rend étranger à vous-même, inapte à ne plus faire que tout ce que vous élaborez se gâter et finisse par péricliter, comme un oiseau qui voudrait marcher à quatre pattes parce qu'il a vu un crocodile faire ainsi dans un marais.
Il n'y a pas instant, pas une seconde où ne tourbillonnent vos stratagèmes, vos supputations telle une ronde pour déclencher une géhenne afin de canaliser cette haine qui gronde. Il vous devient insupportable d'assister à cet autre ballet dans lequel vous n'êtes plus le prince charmant mais le diable contre lequel la délicate princesse doit être défendue par tous ses gens.

D'élu, vous devenez paria ; de héros, vous vous transformez en pillard sans foi, ni loi.

De l'infini au zéro sans passer par quoi que ce soit.

Et combien est vain tout cela.
Et à quel piètre destin cela vous conduira.
Et d'autant plus longue sera la route pour redécouvrir cette vérité là  :

que c'est vous même que vous poursuivez de cette colère inhumaine  ;
que c'est cet échec que vous ne vous pardonnez pas  ;
que c'est cet abandon qui alimente cette douleur là.

La solution n'est pas dans cette vindicte, mais le pardon tel qu'il se mérite, non pas contre ce lointain adversaire qui vous irrite, mais contre cet enfer qui vous fait battre la tête contre les vitres

alors que derrière s'y déploient des paysage nimbées de lumière,
alors que soulever ses paupières ouvrirait à vos yeux une solution inédite,

pour se délester de ces tristes poussières et ne plus laisser que briller les étincelles de ce passé éphémère, en autant de grains de beauté pour se régénérer et dépasser ces obsessions mortifères et s'autoriser à s'aimer.

Et s'avouer que la peur et la honte d'avoir tout raté
étaient les seuls moteurs de cette jalousie effrénée,

afin d'ouvrir grand la porte à l’infinité des possibilités
où la confiance et la force ainsi retrouvées nous donneront la chance

de nous pardonner.

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